Brésil : mouvements paysans face aux conséquences foncières de la hausse des prix

La hausse des prix des produits agricoles sur les marchés internationaux a des conséquences en chaîne sur la structure foncière brésilienne. Elle accélère la colonisation du territoire amazonien et entraîne la substitution des cultures destinées à l’alimentation nationale par des monocultures d’exportation. De nouveaux enjeux dont les mouvements paysans doivent tenir compte dans leur combat historique pour une réforme agraire digne de ce nom.

La problématique agraire fait à nouveau les grands titres des médias et s’impose dans les agendas politiques à tous les niveaux. Si le Brésil n’a pas connu de vague de protestation directement liée à l’augmentation du prix des aliments, il n’en demeure pas moins un pays clé pour la compréhension des conflits générés par la conjoncture agraire et alimentaire mondiale. C’est notamment ce qui ressort des récentes négociations du cycle de Doha à l’OMC, durant lesquelles le gouvernement brésilien a explicitement défendu les intérêts de l’agrobusiness.

Or, contrairement à l’image projetée au niveau international - celui d’un modèle agricole libéral peu interventionniste par rapport aux pays développés qui subsidient amplement leur agriculture -, il importe de souligner que le Brésil pratique une politique de subsides masquée, qui prend la forme d’une renégociation permanente de la dette du secteur agricole. Ces sept dernières années, le gouvernement a ainsi renégocié pas moins de quatre fois la dette des producteurs agricoles, pour un montant total de 75 milliards de reais, soit 50 milliards de dollars. Soit dit en passant, les petits agriculteurs familiaux n’ont pas pu bénéficier de conditions aussi avantageuses que les gros exportateurs dans la renégociation de leur dette (Arruda Sampaio, 2008).

Deux modèles agricoles en conflit

En réalité, le Brésil est le théâtre d’un conflit âpre entre deux projets pour l’agriculture nationale : d’un côté, les intérêts liés à l’agrobusiness – une alliance entre le capital financier et agroindustriel, la grande propriété foncière, des centres de recherche et d’expertise technique, les médias –, qui soutiennent l’expansion des monocultures de soja, de canne à sucre et d’eucalyptus ainsi que les grands élevages de bovins, de poulets, de porcs, destinés principalement à l’exportation ; et de l’autre, les mouvements sociaux ruraux, en particulier ceux liés à la Via Campesina, qui dénoncent les maux de ce modèle en termes de concentration de terres et de richesses, de désastres environnementaux et de menace pour la souveraineté alimentaire.

C’est sur ces thèmes que plusieurs journées de mobilisation ont été organisées en juin 2008 contre les multinationales agroindustrielles (Syngenta, Monsato, Cargill, etc) et les grands projets « public-privé » destinés à assurer l’expansion de ce modèle (détournement du cours du fleuve São Francisco, grands projets hydroélectriques, voies ferrées, routes, etc.).

L’importance du Brésil dans le contexte géopolitique mondial – en particulier pour ce qui est de la production agricole – saute aux yeux. Il s’agit du pays qui possède la plus grande disponibilité en terre et en eau non exploitées dans le monde. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les médias font continuellement état de l’arrivée massive de capitaux d’origine européenne, étasunienne et japonaise dans le secteur agricole, attirés par les nouvelles opportunités de profit.

Cette énorme disponibilité en terre tranche cependant avec la persistance d’une énorme masse de travailleurs ruraux sans terre, conséquence d’un modèle qui accentue naturellement la monopolisation et de l’absence jusqu’à aujourd’hui d’une véritable politique de réforme agraire. Or, l’augmentation du prix de la terre, liée à la fièvre spéculative causée par la hausse des prix agricoles, complique encore davantage la réalisation d’une redistribution des terres, par l’impact qu’elle a sur le coût des désappropriations.

Ce renchérissement accentue une tendance historique lourde de conséquences : la création de nouvelles exploitations en Amazonie, une région où les terres sont les moins chères et le plus souvent publiques. Cette évolution a deux conséquences majeures : d’une part, une disjonction géographique entre l’espace de mobilisation traditionnel des sans terre – situé essentiellement dans le Centre-Sud du pays – et la politique de création d’exploitations (assentamentos) – principalement mise en œuvre dans la région amazonienne ; et d’autre part, la substitution des projets de réforme agraire par des projets de colonisation dans de nouvelles zones géographiques (Alentejano, 2004). Qui plus est, la précarité de cette politique de colonisation encourage le grilagem de terres (Oliveira, 2007), c’est-à-dire l’appropriation illégale de terres publiques.

Processus pervers de modernisation agricole

On assiste donc au Brésil à un véritable processus de « contre-réforme agraire », comme le montrent les données sur l’évolution des surfaces exploitées au cours des dernières décennies. L’augmentation des cultures consacrées à la production de combustible (canne à sucre et soja) ou à l’alimentation animale (soja et maïs), a pour conséquence une diminution des cultures dont les produits rentrent traditionnellement dans le panier des biens alimentaires de base (riz, haricots, manioc [1]).

La critique que le gouvernement brésilien adresse à l’éthanol produit à base de maïs, dont la production (principalement aux Etats-Unis) se substituerait à celles d’aliments, contrairement à l’éthanol produit à base de canne à sucre, est donc mal placée : l’expansion des cultures de canne a elle aussi un impact direct sur l’offre et le prix des aliments ainsi que sur la géographie de leur production. On assiste à la substitution des plantations de riz, de haricots, de maïs et voire même de soja par des plantations de canne dans plusieurs régions, en particulier celles proches des grands marchés nationaux, comme l’Ouest pauliste, le Triangle minier et le sud de l’Etat de Goiás.

Ce processus entraîne, d’une part, une réduction de l’offre en produits alimentaires, d’autre part, une délocalisation des cultures vivrières vers des terres de piètre qualité plus distantes des principaux marchés consommateurs. Vu l’augmentation des coûts de production et de transport et la concurrence pour la bonne terre, la hausse des prix de ces denrées alimentaires ne s’est pas faite attendre.

L’expansion spectaculaire de la canne à sucre s’est également faite aux dépens des pâturages. Elle a entraîné une délocalisation de l’élevage de bovins vers l’Amazonie. 80% de la hausse du cheptel bovin brésilien entre 1990 et 2006 a eu lieu en Amazonie, région qui a vu son cheptel passer de 26 millions de têtes à 73 millions en 2006, soit une croissance de 181%. Aussi, la pasteurisation de l’Amazonie, très critiquée pourtant durant les années 1980 et 1990, se confirme-t-elle. Le bœuf a tendance à remplacer la forêt.

Cette géographie du modèle de développement agraire met donc en péril le couvert forestier et les populations paysannes, y compris les peuples originaires. Ce n’est pas un hasard si l’Amazonie est devenue le théâtre par excellence de la violence privée dans les campagnes brésiliennes : 62% de l’ensemble des personnes assassinées entre 1985 et 2005 dans le cadre de la lutte pour la terre, soit deux tiers des 1415 assassinats recensés durant cette période, ont eu lieu dans la région.

Nécessité d’une véritable réforme agraire

On l’aura compris, la logique de ce modèle d’accumulation et d’occupation du territoire est incompatible avec la préservation de l’Amazonie. La réforme agraire est donc une question centrale non seulement pour le Brésil, mais pour l’humanité, ne fût-ce que par ses implications en Amazonie. Or ce projet n’a rien à voir avec la politique actuelle de création d’exploitations, qui n’a de réforme agraire que le nom. Pour les mouvements sociaux, une réforme agraire digne de ce nom doit respecter certains principes :

  • être réalisée dans les régions Centre-Sud et Nord-Est, moyennant une mise à jour des indices de productivité qui tienne compte des dimensions sociale et environnementale ;
  • s’orienter vers la production d’aliments de base ;
  • comprendre des mécanismes qui garantissent des prix minimum assurant la viabilité des agriculteurs ;
  • contribuer directement à la sécurité alimentaire ;
  • se baser sur des principes agroécologiques, de façon à ne pas reproduire le niveau de dépendance énergétique et les impacts socioenvironnementaux de l’agriculture conventionnelle ;
  • décentraliser la production alimentaire sur base d’une nouvelle géographie agraire qui réduirait les coûts de transport ;
  • combiner production alimentaire et production décentralisée d’agrocarburants en vue de garantir une plus grande autonomie énergétique aux communautés locales.

Pressions et répressions

La conjoncture actuelle de hausse du prix des commodities exerce une forte pression sur les travailleurs ruraux, avec ou sans terre, ainsi que sur les peuples originaires et afro-descendants qui vivent dans les régions convoitées. Car bien que les « think tanks » liés au lobby agroindustriel ne cessent de mettre en avant l’argument de la grande disponibilité en terres, celles-ci sont loin d’être inoccupées. Les chiffres de la CPT (Commission pastorale de la terre) montrent sans ambiguïté que le nombre de familles expulsées et déplacées est ecnore occupé à augmenter.

Relevons aussi les pressions institutionnelles, exercées principalement par le pouvoir judiciaire. Elles ont donné lieu à la condamnation de nombreux dirigeants du Mouvement des paysans sans terre (MST) de l’Etat du Para, en lutte contre les « injustices territoriales » causées par les activités de l’entreprise Vale do Rio Doce. Dans le Rio Grande do Sul, région où est né le Forum social mondial, le Ministère public a carrément tenté de dissoudre le mouvement. De son côté, le gouvernement fédéral persiste à affirmer qu’il est possible de « servir deux maîtres » et de rendre le modèle agroindustriel et celui de l’agriculture familiale compatibles, alors que sur le terrain cette cohabitation s’est toujours avérée impossible.

Face à une question agraire de plus en plus complexe, étant donné le nombre croissant de groupes sociaux concernés, la question de la terre se transforme en question territoriale, le territoire étant pris comme un tout englobant les rapports sociaux et de pouvoir. Il incombe donc aux mouvements sociaux qui militent pour la réforme agraire d’articuler leur lutte avec la lutte globale pour une autre société, et d’élargir le spectre de leurs actions au-delà de la seule question de l’occupation de la terre. Leur combat est indissociable des mobilisations contre les barrages, pour la défense de l’environnement, contre le travail esclave, pour un autre modèle technologique (agroécologique), contres les transgéniques, pour l’agriculture organique, pour une éducation de qualité, etc. Seule la convergence de ces luttes aura raison de la domination du modèle agroindustriel.

Bibliographie

Alentejano P. (2004), « Uma breve análise dos dados sobre ocupações e acampamentos » in Conflitos no Campo – Brasil – 2003, Goiânia, CPT- Nacional.

Oliveira A. (2007), O Brasil, a reforma agrária e as terras devolutas, Agência Notícias do Planalto, Brasília, 26/04/2007.

Oliveira A. (2007), Reforma agrária para o agronegócio : crime à vista no Pará, Rádio Agência Notícias do Planalto, 29/12/2007

Oliveira A. (2007), O agrobanditismo e a reforma agrária no Pará, Rádio Agência Notícias do Planalto, 19/12/2007.

Porto-Gonçalves W. (2008), « Uma outra verdade inconveniente : uma nova geografia política da energia numa perspectiva subalterna » in Oliveira M. P., Coelho M. C. N. et Corrêa A. de M., O Brasil, a América Latina e o Mundo : Espacialidades Contemporâneas, Rio de Janeiro, Lamparina/ANPEGE/CLACSO/FAPERJ, 2008. (vol.1).

Porto-Gonçalves W. (2007), « O Complexo de Violência e devastação da Amazônia brasileira : o caso do sudeste do Pará », Revista Proposta, 31, n° 114, oct./déc. 2007, Rio de Janeiro, FASE.


Notes

[1La superficie consacrée à la canne à sucre, au soja et au maïs est passée de quelque 28 millions d’hectares en 1990 à plus de 41 millions en 2006, soit une augmentation de 47,5%. A l’inverse, si l’on considère la superficie totale consacrée à la production de trois produits alimentaires de base – le riz, les haricots, le manioc –, les zones de culture ont diminué de 11,5 millions d’hectares à 9,5 millions sur la même période, soit une diminution de 17%.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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