Brésil : les ressorts d’une crise politico-judiciaire

Le 13 mars 2016, plus de trois millions de personnes descendent dans les rues de nombreuses villes du Brésil, dans ce qui est certainement la mobilisation la plus massive depuis le mouvement des « direitas já » (« élections directes tout de suite ») qui avait défié la dictature au début des années 1980. À mille lieues cependant de ce grand élan populaire qui contribua à renvoyer les militaires dans leurs casernes, plus question ici de réclamer plus de droits, d’avancées démocratiques et de progrès sociaux. Cette foule est venue battre le pavé pour exiger la destitution de Dilma Rousseff, quitte, pour ce faire, à réclamer l’intervention de l’armée.

Le motif invoqué : un prétendu « crime de responsabilité » dont la présidente se serait rendue coupable ; et l’implication « supposée » de son prédécesseur, le toujours très populaire Luis Inácio Lula da Silva, dans le scandale de corruption touchant l’entreprise publique Petrobras. À l’extérieur du Brésil, la plupart des médias reprennent les analyses partiales et partielles d’une presse nationale très engagée auprès des manifestants. Ils adhèrent à la « légitime indignation » des Brésiliens. Ils relaient, sans distance, les accusations portées contre Dilma et Lula, condamnent d’emblée et s’indignent des manœuvres de la présidente visant à éviter une demande de « détention préventive » contre Lula.

Peu s’attardent sur les manœuvres de l’opposition et de ses relais dans les sphères juridiques et médiatiques, ni sur les motivations des protestataires qui dépassent, de loin, le seul enjeu de la corruption. Car cette croisade morale, présentée comme une saine réaction de l’opinion, se double en effet d’un « conflit politique et social » qui pourrait, à terme - alertait très justement le New York Times, peu suspect de complaisance pour le gouvernement Rousseff – « endommager une démocratie qui n’a cessé de se consolider depuis trente ans ».

Tous les Brésiliens dans la rue ?

« Le Brésil dans la rue pour protester la corruption ». Le refrain est répété à l’envi depuis le 13 mars. Or, cette protestation ne reflète en rien la « diversité sociale » du pays. Le profil des manifestants est au contraire très typé. Comme l’indique un sondage réalisé par la Folha de São Paulo, la plupart des participants à la manifestation pauliste étaient blancs, possédaient un diplôme d’études supérieures (77%) et appartenaient aux catégories de revenus moyens, hauts, voire très élevés, c’est-à-dire à l’élite de la société brésilienne.

« Misérable Dilma ! Ma famille ne parvient plus à avoir de domestiques. Car elle ne peut plus payer leur droit du travail ». Porté fièrement à bout de bras par une jeune manifestante, l’écriteau est exemplatif du profil sociologique de cette révolte. Côtoyant les mots d’ordre anti-corruption et anti-gouvernementaux, les slogans scandés sont autant de marqueurs d’un réflexe de classe et d’un positionnement à droite, voire à l’extrême droite du champ politique : récrimination contre les impôts et rejet des politiques sociales, charge contre l’enseignement public comparé à une « fabrique d’idiots », voire attaques contre les pauvres, électeurs mal avisés et instrumentalisés par le PT ; appel à la privatisation de l’entreprise publique Petrobras ou à l’intervention de l’armée ; et même caricatures racistes des plus sordides...

En réalité, cette vague protestataire a plus de points communs avec les « Marches pour la famille avec Dieu et pour la liberté » qui ont précédé le coup d’État de 1964, qu’avec une quelconque prise de conscience citoyenne et démocratique. À l’époque, il s’agissait de s’opposer aux réformes progressistes du président Goulart, accusé de vouloir instaurer une république syndicale au Brésil. Aujourd’hui, l’objectif, derrière le combat contre la corruption, est d’abattre le Parti des travailleurs et d’enterrer les acquis du « lulisme ». Comme l’a déclaré l’un des leaders de la contestation anti-Dilma : « Il ne faut pas se contenter de faire saigner le PT, il faut lui mettre une balle dans la tête ». La première salve sera finalement tirée par le pouvoir judiciaire.

Une offensive politico-judiciaire ?

Si les attaques répétées des grands médias brésiliens contre le gouvernement PT n’étonnent plus, la nouveauté, c’est l’entrée en scène du pouvoir judiciaire. Alors que le scandale de corruption lié à la Petrobras touche l’ensemble de la classe politique, une partie de la magistrature s’est lancée dans une véritable croisade contre l’ex-président Lula, quitte à user de méthodes à la limite de la légalité pour le faire inculper et briser son image dans l’opinion publique.

Ainsi, le 4 mars, dans une opération « voulue » à grand spectacle, le très populaire ex-président, est emmené manu militari au poste de police pour y subir un interrogatoire de 3 heures. Quelques jours plus tard, le parquet de São Paulo, demande la « détention provisoire » de Lula qu’il accuse de « blanchiment d’argent et occultation de patrimoine ». Ciblant l’une des figures politiques les plus populaires du pays, cette double initiative a suscité un tonnerre de réactions. Chez les sympathisants de Lula, on dénonce l’arbitraire des juges, voire un coup d’État institutionnel, ainsi qu’un lynchage médiatique. Et, pendant que dans l’opposition, on crie victoire, les juristes officiels s’affrontent sur la légalité de ces deux initiatives, une bonne part allant jusqu’à les juger contraires à la Constitution.

Quel que soit le degré d’implication de Lula dans cette affaire, la partialité du ministère public est apparue au grand jour. Elle jette la suspicion sur les juges en charge du dossier, réputés proches des manifestants anti-Dilma. À défaut d’arguments solides justifiant la destitution de la présidente, ses adversaires cherchent désormais à anéantir son prédécesseur. Prise dans une course contre la montre depuis l’annonce de la nouvelle candidature de Lula aux prochaines présidentielles, l’opposition n’hésite plus à instrumentaliser le pouvoir judiciaire à des fins politiques.

Risque de polarisation sociale

Car, si les déboires de Dilma Rousseff offraient à cette opposition la clé des élections, en revanche, la candidature de Lula les effraie, aucun candidat n’étant actuellement en mesure de rivaliser avec lui. De fait, comme l’expliquait une mandataire du PT en réponse aux protestataires : « La voix de la rue n’est pas nécessairement la même voix qui s’exprime dans les urnes ». Et la voix des urnes, c’est d’abord celle des catégories sociales qui ont beaucoup bénéficié des années Lula.

« Vous allez virer Dilma, expliquait ainsi une habitante d’un quartier populaire, et puis quoi ? Par qui la remplacer ? Elle sert de bouc émissaire. Tout le monde vole au Brésil et je crois, moi aussi, que Lula a volé. Qui ne l’a pas fait ? Mais son gouvernement a beaucoup amélioré la vie des pauvres ». Fataliste, le propos est aussi très lucide sur la crise que traverse actuellement le Brésil : au-delà de la problématique de la corruption, endémique, ce qui se joue derrière ce feuilleton politico-judiciaire, c’est un « conflit politique de classes », qui risque à terme de conduire à une dangereuse polarisation sociale.

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Le cliché d’un couple de manifestants blancs aisés suivi de sa nounou noire souligne la fracture sociale et raciale qui sévit au Brésil