Brésil

Brésil : La Copa sous le feu des critiques

Vingt-sept octobre 2007, le Brésil est euphorique. La Fifa vient de confier au pays l’organisation de la 20e édition de la Coupe du monde de football. Promesse d’importantes retombées économiques, cette « Copa » doit alors symboliser la « réussite » du géant sud-américain et confirmer son statut de nouvelle « puissance émergée ». Depuis, pourtant, l’optimisme a cédé le pas à la colère et à la frustration comme le montre la multiplication récente des tensions et conflits sociaux dans le pays.

Première cible de la critique, les dépenses colossales engagées pour l’organisation de l’événement qui atteignent d’ores et déjà près de 10 milliards d’euros ! Chiffre qui bien entendu ne prend pas en compte les dépenses liées, par exemple, à la sécurité aux abords des stades durant l’événement. A titre de comparaison, pour organiser la précédente Coupe du monde, le gouvernement sud-africain avait engagé 3,45 milliards d’euros, pour un budget initialement prévu de 202 millions, ce pour des retombées bien moindres que celles escomptées au départ.

Retour sur investissement auquel ne croit pas non plus une bonne partie de la population brésilienne. De plus en plus nombreux sont ceux aujourd’hui qui qualifient l’organisation du Mondial de farce, sans bénéfice aucun pour la population, tandis que d’autres l’accusent de renforcer la fracture sociale ou encore d’être un vecteur de corruption. Et les groupes protestataires de dénoncer pêle-mêle les dépenses somptuaires réalisées dans le cadre de l’événement, l’inutilité de certains travaux, comparés parfois à « des éléphants blancs » , l’opacité de certains contrats et concessions dont ne tire profit qu’une poignée de grosses entreprises privées, les malversations ou détournements de fonds dont sont accusés plusieurs responsables politiques et sportifs, la flambée du prix des loyers dans les villes où se tiendra la compétition, ou encore l’imprévoyance des autorités dans un contexte de ralentissement économique, de reprise de l’inflation, et d’annonces répétées par le gouvernement de restrictions budgétaires dans plusieurs secteurs.

Ceci sans parler des conséquences prévisibles des aménagements urbains, lesquels ont entraîné l’expulsion de plusieurs milliers de familles, et les fréquents accidents liés aux désastreuses conditions de travail sur les chantiers du Mondial… Pas moins de huit ouvriers décédés depuis le début des travaux !

La Fifa sur la sellette

Si les pouvoirs publics se sont trouvés dans la ligne de mire des protestataires, la critique est plus violente et plus généralisée encore envers la FIFA, accusée non seulement de chercher à capter l’essentiel des bénéfices de l’événement sans prendre le moindre risque, mais aussi d’ingérences intempestives dans les affaires intérieures du pays. Une intrusion qui ne fait qu’exacerber le sentiment souverainiste des Brésiliens, las des leçons assenées par les mentors de la Fédération, de leur attitude méprisante, et de leurs pressions constantes. Ainsi, dans une déclaration qui n’a rien à envier à la condescendance naïve d’un Platini, mécontent de voir ce peuple « ingrat », troquer ballons ronds et tamborins contre pavés et cocktails Molotov, le secrétaire général de la FIFA, le Français Jérôme Valcke n’a pas hésité à suggérer aux autorités de privilégier la force pour neutraliser les protestations durant la Copa. Sans sourciller, le même Valcke a déclaré quelques mois plus tôt à propos de l’attribution du Mondial 2018 à la Russie de Vladimir Poutine qu’« un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde  ». A bon entendeur…

Violences policières

L’usage immodéré de la force, voilà précisément ce qui a mis en émoi et en ébullition les quartiers populaires, et a poussé leurs habitants à rejoindre le camp des protestataires, jusque-là confinés dans une large mesure aux classes moyennes des grandes villes. Disparition d’un jeune homme détenu par l’Unité de police pacificatrice de la favela Rocinha à Rio de Janeiro ; décès le 16 mars d’une habitante de la favela Morro da Congonha, blessée par balle par la police militaire et dont le corps a été traîné sur plusieurs centaines de mètres par le fourgon qui l’emmenait à l’hôpital ; découverte le 22 avril du corps sans vie du populaire danseur de la TV Globo, Douglas Rafael da Silva, confondu avec un trafiquant et battu à mort ; décès d’un enfant de 12 ans à Copacabana durant les émeutes qui ont suivi cette découverte, etc. Depuis quelques mois, les bavures se succèdent suite aux interventions musclées de la police dans les favelas et les quartiers populaires, y rendant la situation de plus en plus explosive.

Si elles jettent une lumière crue sur les violences policières et le respect tout relatif des droits humains par les forces de l’ordre au Brésil, ces bavures étaient prévisibles. Elles sont la conséquence de l’accélération du programme de pacification et de sécurisation des favelas, à l’approche du coup d’envoi de la Copa. Ces récentes explosions de colère, auxquelles s’ajoutent les nombreuses mobilisations, bien moins médiatisées celles-là, d’organisations d’habitants ou de mouvements sociaux urbains contre les expulsions, et les récentes manifestations de sans-abris et de vendeurs informels dénonçant l’entreprise de nettoyage social aux abords des infrastructures sportives (en particulier la mise en place d’une zone d’exclusion de deux kilomètres autour des stades imposée par la FIFA), représentent le versant populaire de la révolte. Prenant des expressions multiples, ces mobilisations sont le signe que l’exaspération des couches populaires des grandes villes du pays a atteint son paroxysme.

Popularité érodée, gauche divisée

La montée de la contestation et l’exacerbation des tensions sociales au Brésil n’est évidemment pas sans conséquence politique. Ce qui devait servir de vitrine aux nombreuses réalisations entreprises sous les mandats de Lula et Dilma Rousseff et asseoir davantage la légitimité de leur modèle socioéconomique a finalement viré au cauchemar pour le gouvernement et le Parti des travailleurs (PT). A quelques mois de l’échéance électorale, la présidente-candidate n’est plus créditée que de 37 % des intentions de votes alors qu’un an plus tôt elle caracolait encore dans les sondages.

Certes, ses chances de l’emporter demeurent fortes. Mais à l’évidence, son parti ne sortira pas indemne de l’aventure… à moins qu’il ne change radicalement de cap politique. Message non entendu jusqu’à présent ! De fait, tétanisé par les événements, le PT n’a guère été prompt à réagir. Prisonnier des logiques institutionnelles du pouvoir, il a préféré s’arc-bouter sur ses réussites et ses certitudes plutôt que d’entendre les revendications de la rue. Au risque de se couper davantage de ses bases sociales et d’une nouvelle gauche en gestation, qui ne se reconnaît pas - ou plus - dans le PT, il n’a pas su donner une réponse appropriée aux nouvelles demandes sociales et politiques. Parfois, il a même donné l’impression de ne pas les avoir comprises, à l’instar d’une bonne partie de la gauche sociale historique, divisée sur les événements, et incapable de trouver un terrain d’entente et de convergence avec ces nouveaux acteurs.

Juin 2013 : quand le pays s’embrase

A priori, rien ni personne ne devait perturber le cours des choses. Après tout, entre 2003 et le début du mandat de Dilma Roussef (2011 - ...), le Brésil avait connu une croissance soutenue, la pauvreté s’était fortement tassée, le pouvoir d’achat avait augmenté et jamais le taux de chômage n’avait été aussi bas, rendant peu plausible une remise en cause de l’action gouvernementale. Mais c’était sans compter sur la vague aussi inattendue qu’inédite de mobilisations urbaines qui, en juin 2013, est venue jouer les trouble-fête, faisant descendre dans les rues de plusieurs villes du pays des dizaines de milliers de protestataires, jeunes, voire très jeunes pour la plupart.

Hétérogène dans sa composition, plurielle sinon contradictoire dans ses revendications, et peu structurée, cette contestation n’était toutefois pas initialement dirigée contre la Copa, pas plus qu’elle ne visait directement le gouvernement Dilma. A l’origine de cette fronde sociale, il y a d’abord eu les actions menées à São Paulo par un petit collectif de gauche qui dénonçait l’augmentation des tarifs des transports publics dans la mégapole. Revendication ciblée, enjeu localisé donc ! Mais mobilisation qui servira de détonateur à l’expression complexe d’un ensemble de frustrations accumulées, jusque-là mises en sourdine.

Si ce mouvement s’est par la suite très vite essoufflé, en revanche, cette dénonciation des travers du Mondial s’est faite plus permanente, massive et incisive, rencontrant d’emblée un large écho dans l’opinion publique.

Voir en lignehttp://www.cncd.be/dlm-Demain-le-mo...

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