Brésil : Externalisation du travail et prise d’otage du lieu de travail

Ce mercredi 15 avril, les mouvements sociaux et les partis de gauche sont descendus dans la rue pour une grève nationale en défense des droits sociaux et contre la loi d’externalisation du travail (PL 4330/04) dont le texte a été approuvé par la Chambre des députés (chambre basse) la semaine dernière. Pour ces mouvements, il est impossible de dissocier la lutte pour l’accès à la terre de la lutte pour les droits du travail, tant à la campagne et qu’à la ville.

Ce n’est pas une nouveauté que le problème empêchant notre développement est l’inégalité de l’accès à la terre et des droits dans le travail. Notre histoire, lors des périodes autoritaires ou démocratiques nous a déjà démontré que la croissance liée à une concentration des revenus et de la terre peut-être comparé à un vol de poule : il a le glamour resplendissant des hauteurs mais il se heurte à l’inexorable loi de la gravité. Cet éblouissement nous vient du plus grand taux de croissance du PIB, à près de 8%. Cela a été notre plus grand record. Il est a été tiré vers le bas avec l’absence des nécessaires réformes politique, fiscale, agraire et urbaine.

515 ans sont passés depuis la découverte du Brésil et 127 ans depuis l’abolition de l’esclavage, le slogan Terre et Travail continue toujours aujourd’hui d’être la solution de notre développement. Les formes contemporaines d’esclavage et la concentration des terres rurales et urbaines continue malgré les affirmations de la Ministre Katia Abreu sur l’inexistence de latifundium (concentration de grandes propriétés terriennes où une agriculture peu développée et peu rentable employant une main-d’œuvre précarisée et vivant dans des conditions difficiles) ; et du Ministre Armando Monteiro [1] sur la modernisation des relations de travail avec la loi sur l’externalisation du travail.

L’externalisation du travail n’est pas le seul visage du travail précaire

C’est un fait, la loi diminuera et même supprimera le nombre de travailleurs rattachés directement aux entreprises. Ils seront externalisés afin de diminuer les coûts du travail. Il est vrai aussi que l’externalisation implique une baisse des dépenses salariales, une augmentation dans la rotation (turnover) du travail et une hyper-exploitation (précarisation dans la journée de travail, une capture des droits, des maladies, un plus grand nombre d’accidents de travail, etc.)

Au-delà de ça, d’autres facteurs collatéraux ont été remarqués de manière extensive : l’externalisation ouvre des espaces pour des relations étroites entre les institutions publiques et les entreprises privées qui se sont disputé les contrats de prestation de services aggravant en conséquence la corruption. La péjoration de la quantité et de la qualité de la syndicalisation fragilise aussi le pouvoir des travailleurs pour ce qui est de la revendication de leurs droits.

Pendant ce temps, l’externalisation n’est pas seulement l’opposé de la « formalité » : elle implique diverses géométries dans les relations de travail au-delà de la subordination directe du travail. L’hétérogénéité est la caractéristique principale des « marchés du travail », non seulement du Brésil mais aussi des pays de l’Amérique latine avec une présence marquante dudit marché du travail indépendant (raison individuelle, petits employeurs et professionnels universitaires autonomes). Dans ce groupe il y a une grande diversité des profils occupés.

Les stratégies sont innombrables pour réduire les coûts du travail, en produisant des inégalités et en déguisant les relations de subordination par le biais de l’auto-entrepreneuriat, de la sous-traitance et de l’emploi illégal (salariés au noir). Selon le Dieese (Departamento intersindical de estatica e estudios socioeconomicos), la sous-traitance présente une augmentation de 138%. Pour les indépendants qui travaillent pour une entreprise, l’augmentation a été de 61,1% ces dernières 10 années.

Avec l’externalisation du travail, il ne manquera pas d’arguments pour défendre « l’entreprenariat » ayant l’apparence vertueuse de « l’indépendance » des travailleurs comme une manifestation de la modernité. Le binôme entreprenariat/externalisation considéré comme la panacée cache la participation sélective dans le développement à travers l’articulation de la précarisation des conditions de travail avec d’anciennes formes de subordination et de soumission. Ils peuvent écrire : dès maintenant il ne manquera pas de projets pour « créer un revenu » et leurs variantes comme : le micro-entreprenariat, le certificat de capacité pour le business autonome, le microcrédit, etc.

Les entrepreneurs de la fameuse « économie créatrice » avaient l’habitude de dire que entreprendre n’est pas à la portée de n’importe qui. Bien sûr que non ! Il y a des inégalités structurelles dans le « contrat » pour établir les termes de l’échange. Dans le cas du travail externalisé, par exemple dans la confection, voici ce qui est imposé : le prix des pièces qui seront confectionnées, les délais de livraison et les conditions de paiements. Le travail de l’ONG Reporter Brasil a démontré le côté extrême de l’externalisation qui est en fait une forme d’esclavage moderne et cela tant à la campagne qu’à la ville. Selon le Ministère du travail et de l’emploi, entre 2010 et 2014, dans les 10 principaux flagrants délits de travail d’esclavage moderne, près de 90% des travailleurs concernés étaient des travailleurs externalisés.

Ce qu’on appelle « restructuration productive », ce sont les économies appliquées au « coût du travail » dans la chaîne de production qui côtoient, par exemple, l’absence des instruments de négociation collective et le rationnement des droits liés à la citoyenneté. Dans ce sens, avec le maintien systématique de l’asymétrie du pouvoir économique et décisionnel entre les travailleurs et le patronat – y compris avec l’institutionnalisation de l’autonomie laborieuse et de l’externalisation du travail – il y aura encore des contradictions qui seront perpétuées entre une face moderne et une face d’arriération dans les relations de travail.

Pourquoi alors, la loi de la tertiarisation (externationalisation), qui va au-delà de la prise d’otage des droits des travailleurs, est aussi la prise en otage du lieu de travail ?

La formation particulière du « marché du travail » au Brésil ne peut être dissociée de la structure foncière qui maintient systématiquement une part considérable de la population du Brésil hors de l’accès à la terre et à un emploi formel. Notre histoire démontre que l’accès précaire à la terre et à la propriété du logement et au logement fait partie de la mission élaborée pour baisser les coûts de la main-d’œuvre dans le périmètre du capitalisme.

Le modèle périphérique, caractérisé par la distance géographique et sociale entre les classes, organise encore les espaces métropolitains et ruraux, et cela même avec l’arrivée de nouvelles configurations de l’espace : comme l’agro-business et les copropriétés fermées [zone d’habitations protégées par une sécurité privée] qui sont destinées à la classe supérieure de la périphérie ; la présence des favelas se confine quant à elle dans le centre élargi ; et enfin s’opère une certaine décentralisation des unités productives dans le pays. Le précarisé informel, salarié ou détaché qui vit dans une favela ou sous une bâche en plastique noir dans la périphérie, orne et continuera à orner les paysages urbains et ruraux brésiliens.

Un autre aspect important qui ressort du maintien de l’exclusion pour l’accès à la terre est les expulsions et les désappropriations des espaces publics et privés qu’elles soient directes ou indirectes par autorité de l’Etat ou par le marché. Les expulsions directes ont commencé au 19ème siècle en passant de la période varguiste (1930-1945), puis militaire jusqu’à la période démocratique actuelle. Plus récemment, nous sommes confrontés aux expulsions indirectes qui sont le résultat de l’explosion des prix des loyers et des terrains.

En ce sens, le processus brésilien d’urbanisation accélérée et inégalitaire, au lieu d’éliminer le retard hérité, l’a reproduit et lui a donné cette structure d’illégalité structurelle et de médiocre qualité urbanistique. La combinaison clandestinité, omnibus et périphérie en zones de risques et en zone de protection de l’environnement a traversé sans encombre tout le 20ème siècle et continuera certainement durant le 21ème siècle. Une telle structure atteint toutes les classes de travailleurs précaires, les travailleurs directs et les externalisés, ceux dont les revenus ne permettent pas l’accès à la terre de manière légale et bien localisée.

Par ailleurs, la tertiarisation contribue à l’externalisation des activités hors du lieu de l’usine et de l’entreprise, ce qui mène les personnes externalisées à s’établir ailleurs, ce qui inclut même le domicile. Dans ce sens, une telle restructuration productive conduit aussi à une restructuration urbaine, dans la mesure où elle produit des effets sur l’intensité et la localisation des déplacements métropolitains. Selon une étude de l’Unicamp « La mobilité pendulaire dans la macro-métropole pauliste » constitue presque la population d’un Etat comme le Sergipe (plus de 2 millions d’habitants) qui se déplace tous les jours d’un côté à l’autre.

Cette étude montre que malgré l’accroissement de la population de la région métropolitaine de Sao Paolo soit stable, les mouvements des pendulaires ont presque doublé (de 1,1 million en 2000 à 1,9 millions en 2010). L’intensification des déplacements avec la restructuration productive, pendant ce temps-là, ne rompt pas avec la logique de la ségrégation socio-spatiale et l’expansion urbaine prédatrice en direction des périphéries.

Si le fait qu’un travailleur sans droit qui vit dans une favela que ce soit dans une zone à risque ou dans une de zone dédiée à la protection de l’environnement et qui passe quatre heures par jour dans les transports en commun est synonyme de modernité, nous pouvons sérieusement nous demander selon la perspective de quel siècle certains prétendent que c’est de modernité qu’il s’agit ?


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