Bolivie : un mouvement indigène porteur de changements

L’accession d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie a propulsé le mouvement indigène sous les feux de la rampe. Longtemps exclus des sphères du pouvoir et « objets » de discriminations quotidiennes, les indiens ont développé au cours de leur histoire des dynamiques de résistance qui leur ont permis, à terme, de se réapproprier l’État — notamment par le biais de la Constitution de 2009 qui reconnaît l’existence de plusieurs « nations » – , et de franchir ainsi un pas décisif dans leur quête du droit à l’autodétermination.

En Bolivie, l’expression « mouvement indigène » désigne les actions entreprises par les indiens, au cours de l’histoire coloniale et républicaine, afin d’obtenir réparation pour les nombreuses injustices subies et pour rétablir un « ordre indien ».

Durant cette période, les indiens ont tenté de résister par tous les moyens au système social qui leur était imposé. Des soulèvements et des révoltes armées de plus ou moins grande ampleur ont été menés, ainsi que des formes de résistance moins spectaculaires, tels que des procès en justice.

Les indiens sont à la fois opprimés dans leur quotidien et exclus des sphères de décision de l’État. C’est en raison de ce contexte qu’a émergé une volonté d’autodétermination. Celle-ci s’est exprimée très tôt, dès le début du processus colonial, au travers de mythes et légendes, comme celui de l’Incari qui évoque le retour de l’inca et le rétablissement d’un ordre indien ou celui qui met en scène Tupak Katari, grand chef indien condamné à mort par écartèlement par les Espagnols suite au soulèvement de 1781, mais dont le corps se serait « recomposé » pour revenir et diriger le retour des indiens sur le devant de la scène politique3.

Ainsi, cette quête du pouvoir par les indiens, tout au long de leur histoire, relève de ce que l’on appelle le « mouvement indien », tout comme les actions qui ont conduit, plus récemment, Evo Morales et le Mouvement vers le socialisme - MAS - au pouvoir.

Un mouvement indien « invisible »

Entre le dernier quart du 19e siècle et la première moitié du 20e siècle, le mouvement indigène a été assimilé au mouvement ouvrier. Les revendications populaires étaient essentiellement exprimées à partir des déboires et des perspectives du mouvement ouvrier, dont le mouvement indien était partie prenante.

Le mouvement indien a retrouvé de la visibilité suite à la crise de l’industrie minière en Bolivie et aux impacts des politiques néolibérales au milieu des années 1980. L’idée de « prendre le pouvoir » a alors commencé à gagner du terrain. C’est à cette époque que les premiers partis indigénistes, comme le mouvement indigène Tupak Katari, sont apparus.
Parallèlement, les sciences sociales boliviennes se sont penchées de plus en plus sur le mouvement indigène. Des questions d’ordre méthodologique, voire paradigmatique, ont refait surface4, ce qui s’est traduit par la coexistence et parfois la lutte entre les défenseurs d’une lecture marxiste et les tenants d’une lecture indigéniste.

Le mouvement indien n’a jamais fléchi en dépit du peu d’intérêt dont il a fait l’objet tout au long de son histoire. Aujourd’hui, l’époque d’une invisibilisation délibérée des actions du mouvement indien (violentes et non violentes) est désormais révolue. En effet, au cours de la première décennie de ce siècle, le caractère plurinational de l’État bolivien a été reconnu et une nouvelle constitution a été édictée.

Des chercheurs ont désormais mis à jour l’histoire du mouvement indien, exprimant ainsi, un véritable changement de perspective. On peut souligner, dans le « petit monde » des sciences sociales boliviennes, le rôle de Silvia Rivera Cusicanqui (Rivera, 1986) qui a annoncé, dès la fin des années 1970, l’existence d’un cadre idéologique — ce qui est nouveau — visant la prise du pouvoir par le mouvement indien. Cette hypothèse avait été accueillie à l’époque avec scepticisme en raison du mutisme ambiant et de la lecture essentiellement marxiste qui dominait alors.

Stratégie offensive du mouvement indien

Un élément notable est que les indiens aient annoncé leur stratégie offensive de lutte pour le pouvoir à partir de références mythiques qui leur sont propre. Ils se sont écartés des théories occidentales, notamment marxistes, et ont réélaboré leur histoire – qui s’est construit dans un espace géographique différent et avec une notion du temps autre – afin d’envisager l’avenir politique de la Bolivie. Les indiens ont annoncé ainsi le pachakuti — le retournement de l’histoire – qui prévoit le rétablissement d’un nouvel ordre où les indiens sont protagonistes et où la nature retrouve sa place de personne à part entière. Cette représentation s’oppose ainsi à une tendance occidentale qui consiste à appréhender la nature comme un objet ou une marchandise.

Le mouvement indigéniste revendique l’identité spécifique, l’indianité de ses représentants. Les indiens ne veulent pas être assimilés à des paysans pauvres. Cette revendication implique une volonté de réappropriation culturelle, une certaine vision du monde, qui puissent s’exprimer non seulement au niveau du discours politique — au travers du droit à l’autodétermination —, mais aussi de la structure de l’État — au travers de sa refonte et d’une nouvelle constitution.

Prise de pouvoir et modification de la structure de l’État

En s’appropriant l’État – par le biais de la constitution de 2009 qui crée l’État plurinational de Bolivie —, les indiens ont redéfini leurs rapports à celui-ci. C’est en quelque sorte un aboutissement dans leur quête du droit à l’autodétermination, du droit à vivre leur propre culture (territoire et langue). Ils expriment leur volonté de « se prendre en main » en tant que peuple.

Dans la constitution de 2009, élaborée suite à la mise en place d’une assemblée constituante, les indiens sont désormais reconnus non seulement comme partie prenante du nouvel État plurinational, mais ils ont aussi retrouvés le droit de vivre selon leur culture, leur conviction et leur mode d’organisation. Evo Morales en est le premier président. En Bolivie pour faire référence à la formation et à la consolidation d’un nouvel État où les indiens ont une nouvelle place, on parle de « processus de changement ».

Même si le changement en Bolivie semble s’être opéré assez rapidement au début du siècle présent, dans la foulée de la guerre du gaz5 menée en octobre 2003, ce processus est le résultat de la longue histoire du mouvement indien. Dans ce contexte, Evo Morales a été, au cours d’une période charnière (2003-2009), la personnalité politique qui a été portée par les mouvements indiens et qui a, à son tour, porté l’« agenda d’octobre » exprimant des revendications politiques de longue date. Il est alors monté en puissance, au détriment de Felipe Quispe — le Mallku6 — qui avait déjà exprimé la nécessité de mener des changements politiques d’envergure en faveur des indiens, mais davantage sous le mode de la confrontation. Avec du recul, on peut dire, sans se tromper, que le mouvement indigène a été le moteur du processus qui a conduit Evo Morales au sommet du pouvoir bolivien.

Bibliographie

Rivera C. Silvia (1986), Oprimidos pero no vencidos, Ginebra, Instituto de investigaciones de las Naciones Unidas para el desarrollo social, 225p.

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