Bolivie : gestion de l’inflation sur fond de forte polarisation politique

La Bolivie a relativement été épargnée par la « crise ». Non pas que l’inflation n’ait eu que peu d’impact sur la situation alimentaire du pays. Non pas que le gouvernement ait su réellement en maîtriser les effets. Mais parce que, dans un climat politique extrêmement polarisé et tendu, la question alimentaire a été reléguée au second plan par les mouvements populaires boliviens, ceux-ci privilégiant leur soutien à Morales.

Les effets de la crise alimentaire mondiale qui a éclaté fin 2007 n’ont pas été ressentis de manière trop aiguë en Bolivie. La meilleure preuve en est l’absence, dans le pays, de grandes manifestations populaires comme en a connues l’Afrique et – pour rester sur le continent américain – Haïti. Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille minimiser l’impact de cette crise et encore moins en faire abstraction. Mais il importe avant tout de l’aborder dans toutes ses dimensions pour en saisir la nature exacte et évaluer au mieux l’ampleur de ses effets, actuels mais aussi à venir, surtout au moment où le phénomène de l’inflation semble être dans une large mesure amplifié, voire généré, par les intérêts en jeu dans la confrontation politique et sociale que connaît actuellement la Bolivie.

Poussée inflationniste et dépendance alimentaire : causes et origines

La manifestation la plus apparente de cette crise en Bolivie est sans doute l’accroissement à un rythme relativement soutenu du prix des denrées alimentaires. Certes, cette inflation, que l’on ne peut cependant qualifier d’exponentielle et moins encore d’incontrôlée, a connu une accélération dès le début de l’année 2007, mais c’est dès 2000 qu’elle a réellement commencé, de manière il est vrai peu perceptible.

Durant l’exercice 2007, le taux d’inflation des produits alimentaires était de 13,72%, soit l’indice le plus élevé depuis 1996, pour atteindre en mars 2008, 15,16%. Par la suite, il est devenu plus difficile de suivre le comportement de l’inflation vu le changement dans le calcul de l’indice des prix à la consommation (IPC), réalisé par l’Institut national des statistiques (INE). Etant donné l’absence d’autres statistiques officielles, il est difficile de savoir dans quelles proportions exactes les prix des produits alimentaires ont augmenté depuis avril. Certaines informations parcellaires peuvent toutefois être utilisées. Ainsi, selon un récent rapport de l’INE, l’inflation est passée de 2,98% au mois de mai à 5,76% au mois d’août en ce qui concerne le prix de la viande et de 0,81 à 7,36%, durant la même période, en ce qui concerne le prix du poisson.

Cette poussée inflationniste s’est accompagnée, surtout durant les premiers mois de l’année 2008, de moments de forte spéculation, dissimulation et manque de certains aliments sur les marchés, qui ont encore aggravé la situation. Citons en particulier la forte hausse du prix des huiles alimentaires et de la viande ou encore le manque de riz et de farine de blé. Si le gouvernement a tenté de remédier à ce double problème, c’est surtout dans le cas de l’huile et de la viande que l’intervention du facteur politique a été la plus manifeste, comme on le verra plus loin.

Cela étant, comment expliquer cette situation ? Quelles en sont les causes ? Selon la Banque centrale de Bolivie (BCB), l’inflation importée constitue la principale cause de la pression qui s’exerce sur les prix, via l’importation de produits entrant communément dans le panier de la ménagère. La BCB affirme que le poids de l’inflation importée n’a cessé de croître depuis janvier 2007, pour atteindre à la fin du premier semestre de 2008 un taux annuel de 16,5%. Quant aux pressions exercées par la demande, toujours selon la BCB, elle n’interviendrait qu’au second plan, et s’expliquerait par une hausse de 66,8 % des émissions monétaires en mai 2008 – selon la Fondation Milenio –, due en grande partie à la hausse de la valeur des exportations, des fonds envoyés de l’étranger ainsi que d’autres activités. Quant au phénomène naturel de La Niña, selon la BCB, il n’a exercé qu’un rôle mineur dans l’inflation, son impact n’excédant pas 1% du PIB agricole en 2007, bien que les dégâts qu’il a entraînés aient tout de même été chiffrés à quelque 276 millions de dollars (selon la CEPAL).

Cependant, ce qui retient le plus l’attention dans cette analyse, c’est l’absence presque totale d’allusion aux politiques de libéralisation commerciale qui ont été mises en œuvre voilà plus d’une vingt ans, et à leurs effets sur l’appareil de production alimentaire du pays. Et pourtant, la production des aliments de base faisant traditionnellement partie du régime des Boliviens (comme le blé, la pomme de terre et le maïs) a connu une stagnation ou des taux peu élevés de croissance, voire a nettement diminué, depuis l’entrée en vigueur des mesures de libéralisation commerciale. Cette baisse de la production nationale a alors été compensée par des importations massives, au point de créer une dépendance dangereuse de la Bolivie vis-à-vis de ces importations et de l’inévitable variation des cours.

Par conséquent, on ne peut conclure que la situation alimentaire actuelle du pays résulte exclusivement de la conjoncture particulière apparue à partir de 2007 (ou de 2000). Elle trouve d’abord et avant tout son origine dans l’état de l’appareil productif agroalimentaire au terme de deux décennies de libéralisation commerciale.

Morales face à la question alimentaire sur fond de conflit politique

La question alimentaire actuelle est à situer dans le climat politique et social extrêmement polarisé qui règne en Bolivie, et dans lequel pratiquement tous les acteurs sociaux ont opté pour une des deux visons/positions opposées sur le devenir du pays. Pour analyser la situation, il importe avant tout de prendre en compte cet aspect, car c’est certainement un des facteurs qui influe le plus sur le débat alimentaire du moment et l’aggravation du problème.

L’accession d’Evo Morales à la présidence de la république en 2006 a donné lieu à un phénomène sociopolitique inédit : celui d’une confrontation ethnoculturelle et raciale ouverte, voire physique, entre d’une part, les groupes sociaux qui depuis toujours détenaient le pouvoir politique, économique et social dans le pays (secondés par ceux que la sociologie bolivienne désigne par l’expression « classes moyennes »), et d’autre part, une population qui, bien que majoritaire, se trouvait exclue du pouvoir : indigènes établis dans les zones rurales, dont le nombre reste important malgré un déclin, et masses populaires installées dans les villes, dont le dénominateur commun est l’origine indienne.

Cette confrontation trouve clairement son origine dans le fait que le pouvoir historique exercé par les classes dominantes s’est trouvé écorné suite aux élections démocratiques qui – pour la première fois de l’histoire – ont conduit un indigène à la présidence de la république. Et cela alors que la monopolisation du pouvoir par les classes dominantes s’appuyait sur la notion d’infériorité des populations indigènes et des couches populaires. Fortes de cette conviction, les classes dominantes fondent ainsi leur opposition, au-delà de facteurs politiques ou idéologiques, sur l’idée que toute mesure prise par le gouvernement est par définition mauvaise, puisque « de nature » indigène.

La question alimentaire dans le pays n’a pas manqué de s’inviter dans la logique de cette confrontation, les groupes sociaux opposés au gouvernement ne cessant de clamer que le pays se trouve dans une situation extrêmement critique et que le gouvernement en est le seul responsable. Des propos sans mesure et dénotant un manque total d’objectivité. A cela s’ajoute le fait que les secteurs de production les plus puissants du pays, appartenant eux aussi aux groupes dominants les plus ouvertement opposés au gouvernement d’Evo Morales, cherchent à profiter de la situation pour intervenir dans cette confrontation comme producteurs oligopolistiques de certains aliments de première nécessité comme l’huile alimentaire, le sucre et la viande bovine, et comme agents très présents également sur d’autres marchés, comme celui du blé, du riz, de la volaille et du lait [1].

Dès les premiers mois de l’année 2007 – au moment où l’on a commencé à prendre toute la mesure de l’ampleur des dégâts causés par La Niña –, le gouvernement national a, de son côté, tenté d’organiser une riposte politique et économique. Sur le plan politique, il a eu tendance à minimiser la crise. Vers la fin 2007, alors que les premiers indices de l’escalade inflationniste apparaissaient, le gouvernement n’a pas même cherché à modifier fondamentalement sa position. Ce n’est seulement qu’au début 2008, lorsqu’il fut contraint de reconnaître l’aggravation du problème, qu’il a progressivement tenté de réfuter les accusations et les critiques de l’opposition quant à l’ampleur de la crise et à sa responsabilité dans la détérioration de la situation.

Sur le plan économique, les mesures gouvernementales contre l’inflation ont commencé à être mises en œuvre à partir du second trimestre de 2007. Au départ, elles visaient à réduire et/ou à éliminer les tarifs douaniers sur les importations de certains produits alimentaires de base. Mais la majeure partie des mesures les plus radicales ont été approuvées à partir des derniers mois de 2007 et particulièrement à partir de février 2008.

Ces mesures sont de trois types : a) interdiction des exportations de certains produits alimentaires, plus spécialement ceux dont l’approvisionnement dépend intégralement de la production nationale et dont la hausse des prix aurait obéi à des décisions politiques prises par les secteurs producteurs de ces denrées alimentaires2 ; b) importations et commercialisation directes de certaines denrées alimentaires de base ainsi que les subventions qui leur sont liées. Cette mesure s’est en outre accompagnée de la création d’entreprises d’Etat destinées à la commercialisation et à la production directe, mais dont le fonctionnement n’est encore que dans sa phase initiale ; c) fixation et contrôle des prix, surtout lors des périodes de très forte inflation et aux moments les plus critiques.

Réaction et position des milieux populaires et des mouvements sociaux

Comme nous l’avons déjà noté, à ce jour la Bolivie n’a pas vu la population descendre massivement dans la rue – dans des marches et des manifestations publiques – pour protester contre la hausse du prix ou les pénuries d’aliments. Dans leur ensemble, les milieux populaires ou les mouvements sociaux, qu’ils soient urbains ou ruraux, se sont également abstenus. Seules quelques manifestations ont été organisées dans les premiers mois de l’année, dans les villes dominées par l’opposition politique mais, clairement, dans l’intention expresse de dramatiser la situation.
On peut avancer deux raisons qui expliquent cette situation. D’une part, il est un fait que la crise n’a pas pris – ou n’a pas encore pris – le caractère dramatique que l’on trouve dans les autres pays, sans doute parce qu’en Bolivie l’inflation ne s’est pas accompagnée simultanément d’une réelle pénurie de denrées alimentaires. D’autre part, en lien avec le moment historique qu’est en train de vivre le pays, les mouvements indigènes et les milieux populaires urbains (qui sont aussi, par essence, d’origine indigène) continuent de soutenir fermement le gouvernement d’Evo Morales. En fait, cet appui marqué est motivé surtout par des raisons symboliques, dont notamment la revendication du droit à l’exercice du pouvoir politique qui, historiquement, leur a été dénié par les groupes dominants.

Le fait que la figure présidentielle incarne cette revendication explique donc en grande partie le caractère presque inconditionnel du soutien des milieux indigènes ruraux et urbains au gouvernement, au risque il est vrai de reléguer au second plan une analyse objective des réussites et échecs gouvernementaux et a fortiori de ne laisser que peu de place pour la critique. Dans les circonstances actuelles, on peut supposer que même si ces groupes qualifient la situation alimentaire de « difficile », celle-ci n’en est pas moins tolérée au nom d’une sorte d’engagement et de coresponsabilité vis-à-vis de l’action du gouvernement [2].

Pour conclure, la problématique alimentaire en Bolivie est envisagée bien plus comme une passe difficile que comme une véritable situation de crise. Au contraire des pays voisins, l’inflation en Bolivie serait davantage associée à une hausse de la demande et aux limites structurelles de l’appareil de production d’aliments qu’aux répercussions de l’inflation mondiale des produits énergétiques et des denrées alimentaires, le pays étant exportateur net de gaz naturel. Toutefois, au cas où l’un des facteurs à l’origine de la situation serait aggravé par des erreurs de gestion, le risque est grand que le pays bascule dans une crise réelle. C’est pourquoi le gouvernement doit pleinement profiter de la latitude que lui offre la réaction tolérante des groupes sociaux indigènes et populaires pour prendre au plus vite les mesures qui s’imposent pour éviter une éventuelle aggravation de la situation.

Traduction de l’espagnol : Christian Pirlet


Notes

[1Selon le gouvernement, la hausse démesurée des prix de l’huile et de la viande qui a eu lieu début 2008, avait pour origine la posture et l’attitude prises par ces secteurs. Toutefois, on ne peut nier le fait que le gouvernement ne s’en est que peu préoccupé lorsqu’il s’est agi de définir l’aide nécessaire face aux conséquences de La Niña, arguant de la meilleure capacité financière de ces secteurs.

[2Ces interdictions se sont ensuite assouplies quand les conditions fixées par le gouvernement concernant les prix maximum de vente et l’approvisionnement du marché intérieur ont commencé à être remplies.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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