Bolivie : entre révolution et transition négociée

En Bolivie, la mise en place de réformes « refondatrices » au moyen d’un « gouvernement des mouvements sociaux » s’avère être un défi ardu. L’action de l’administration Morales, plus nationaliste qu’indianiste, est sérieusement entravée par les réflexes corporatistes des acteurs sociaux d’une part et les manoeuvres « antipopulistes » de l’establishment d’autre part.

C’est avec un capital politique élevé - toutes les enquête d’opinion situaient sa cote de popularité à plus de 60% - que le président Evo Morales a entamé l’année 2007, la deuxième de son mandat. La raison de cette popularité n’est un mystère pour personne : d’une part la nationalisation du gaz et du pétrole décrétée le 1er mai 2006, suivie d’autres mesures nationalistes, et d’autre part le fait qu’une majorité de Boliviens – et tout particulièrement les paysans – s’identifient au « premier président indigène » de l’histoire du pays. Le processus de changement initié le 22 janvier 2006, date de l’entrée en fonction du nouveau président, a cependant aussi révélé l’existence d’une tension, toujours non résolue, entre la radicalité du discours et le caractère modéré des réformes entreprises, entre la « révolution démocratique et culturelle » et la « transition négociée » avec les anciens milieux dirigeants.

Les énormes attentes sociales de la population et la nécessité de se différencier du « nationalisme révolutionnaire » des années 1950 ont obligé le gouvernement Morales à recourir à un vocabulaire visant à souligner le caractère « refondateur » du processus. C’est ainsi que l’exécutif a lutté pour que l’Assemblée constituante soit « originaire et plénipotentiaire » alors qu’en pratique seuls quelques amendements devraient être apportés à l’actuelle Carta Magna (Constitution) ; que la réforme de la loi sur la propriété foncière a été qualifiée de « révolution agraire » alors qu’elle épargne les « latifundia productives » ; et que l’on promeut un « Etat plurinational » qui n’est qu’un élargissement, plutôt confus au demeurant, du multiculturalisme des années 1990.

Si 2006 fut l’année des grandes déclarations et des utopies, 2007 est celle du retour aux réalités, tant sont grandes les difficultés pour avancer dans un « réformisme de réformes » (reformismo con reformas), pour consolider la nationalisation des hydrocarbures et pour sauver une convention constituante que tant le manque de définition de la gauche que le travail de sape de la droite ont fini par embourber. Et pourtant, l’élan des débuts n’est pas retombé. La Bolivie reste engagée dans un des processus politiques les plus complexes et les plus dynamiques d’Amérique latine.

Gouvernement de mouvements sociaux ou pacte corporatiste ?

La vente d’ « avales » [1] par des dirigeants du Movimiento al socialismo (MAS, le mouvement politique d’Evo Morales) et d’autres organisations sociales a pour la première fois mis en lumière les contradictions inhérentes à la mise en place d’un « gouvernement des mouvements sociaux ». Le manque d’efficacité et l’excès de fidélité corporatiste manifestés par les ministres et vice-ministres poussés par les organisations syndicales furent une deuxième source de « déception ». Au point que rares sont les membres du premier cabinet qui sont toujours en place. Le cas le plus parlant est celui du ministre des Mines, Walter Villarroel, qui défendit « son » secteur, les mineurs coopérativistes, lors de leurs affrontements avec les travailleurs de l’entreprise minière publique pour le contrôle du gisement d’étain de Posokoni.

La ministre de la Justice Casimira Rodríguez, ex-employée domestique, a quant à elle été démise de ses fonctions en raison de la médiocrité de ses résultats. Quant au ministère de l’Education, il a vu successivement défiler à sa tête le sociologue aymara Félix Patzi – soutenu par les secteurs paysans et les enseignants ruraux dans son projet de « décolonisation » de l’éducation –, l’ex-enseignant communiste urbain Víctor Cáceres, aux positions aux antipodes de celles de Patzi, et enfin l’historienne de gauche Magdalena Cajías, étrangères aux deux courants en conflit.

Ce dernier épisode en particulier met bien en évidence les difficultés que rencontre le gouvernement à imaginer un processus de transformation au-delà du seul cadre économique, où prime avant tout l’objectif « néodéveloppementaliste » de reconstruction de l’Etat. De fait, le post-néolibéralisme est avant tout conçu comme le « contrôle par l’Etat de 30% du PIB », la réintroduction de certains droits pour les travailleurs, la construction d’infrastructures et la mise en place des services de santé et d’éducation.

Il en va tout autrement dans le secteur financier, qui a été « blindé » et auquel les organisations sociales n’ont pas accès. La politique monétaire présente un haut degré d’ « orthodoxie », qui se traduit par une lutte vigoureuse de la Banque centrale contre l’inflation, par la stérilisation de l’offre monétaire au moyen de mesures telles que l’augmentation des taux d’intérêt, le contrôle des prix ou encore l’appréciation de la monnaie locale, le boliviano. Dans le contexte actuel de boom des matières premières, d’augmentation de la fiscalité des entreprises pétrolières et de renégociation des prix d’exportation du gaz vers le Brésil et l’Argentine, le gouvernement a pu enregistrer un excédent fiscal pour la première fois depuis plusieurs dizaines d’années et bat des records en termes d’exportation et de réserve de change.

La déclaration d’illégalité de la quasi totalité des grèves sous l’ère Morales, en particulier celles des médecins et des enseignants, et la décision de décompter les jours non prestés sont un autre exemple des tensions existant entre le pouvoir étatique et l’action collective syndicale. Evo Morales n’a pas hésité à affirmer : « Ceux qui ne travaillent pas ne sont pas payés, c’est la norme ». Cette attitude doit être appréciée en tenant compte du fait que si les syndicats, les associations de quartiers (organizaciones de vecinos) et les communautés indigènes ont des phases d’« expansion hégémonique » et agissent en tant que mouvements sociaux durant les pics des mobilisations – lors des guerres du gaz de 2003 et 2005 par exemple –, ils se replient ensuite sur leurs intérêts corporatistes à partir desquels ils négocient « à l’ancienne » avec l’État – en usant de moyens de pression comme les barrages routiers.

Le MAS lui-même n’est pas un parti traditionnel mais une confédération flexible d’organisations syndicales, ce qui explique en grande partie le manque d’espaces de discussion politique à l’intérieur de ses rangs et le fait que certains de ses militants, surtout en ville, le perçoivent avant tout comme une sorte « d’agence d’emplois ». Récemment, le « Pacto de unidad de movimientos campesinos oficialistas » a encouragé la formation d’un « quatrième pouvoir » social, qui pourrait à terme constituer une instance novatrice de participation des organisations sociales au contrôle, mais aussi à la gestion de l’État. Mais il manque à ces propositions de radicalisation démocratique la formulation concrète d’une nouvelle organisation institutionnelle permettant d’articuler la démocratie représentative aux formes de démocratie participative et directe enracinées dans les traditions populaires boliviennes et réactualisées à la faveur du cycle de mobilisations déclenché en 2000.

Par ailleurs, ces évolutions sont subordonnées à une Assemblée constituante visant à « refonder la Bolivie », aujourd’hui enlisée, manquant d’idées novatrices et essuyant les attaques répétées d’une droite qui n’en a jamais voulu. Le « tout changer » a cédé la place au « consolider les acquis » obtenus jusqu’ici par Evo Morales et entériner certaines mesures d’apparence radicale, à l’instar de l’Etat plurinational. Ce dernier risque de n’être rien de plus qu’un « salut au drapeau », ou de recréer la « république des indiens » de la colonie, avec de nouvelles élites indigènes – intermédiaires dans la distribution des ressources publiques – dans le contexte d’une discussion déficitaire autour du moyen de développer un projet d’émancipation dans les champs politique, économique, social et culturel.

« Antipopulisme » et crainte de la revanche raciale

Malgré leur caractère modéré, ces réformes suffisent à susciter chez les élites partiellement exclues du pouvoir la peur d’une forme de « racisme inversé » de la part des indigènes qui accèdent aujourd’hui à certains postes clés de l’État. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, la droite n’a eu de cesse d’agiter le spectre de la « revanche raciale » et de la « guerre des races » supposé animer les intentions du nouveau gouvernement. Parlant des gauches latino-américaine, Álvaro Vargas Llosa en est venu à distinguer une gauche « végétarienne » (Lula, Bachelet) et une gauche « carnivore » (Chávez y Evo) [2] . Plusieurs éditorialistes et analystes boliviens suivent la même ligne.

Le débat a dépassé les limites de l’absurde quand, au cours d’une émission télévisée organisée par la chaîne PAT, propriété de l’ex-président Carlos Mesa, l’écrivain Juan Claudio Lechín et le journaliste Roberto Barbery, glosant sur la nature du nouveau gouvernement, s’efforcèrent de comparer Evo Morales à Adolf Hitler, estimant que le nationalisme de l’un comme de l’autre s’appuyaient sur la supériorité ethnique (dans ce cas quechua - aymara), le corporatisme et le leadership charismatique. Se référant à l’impasse de l’Assemblée constituante dans une colonne du périodique La Razón, Manfredo Kempff, ex-vice-chancelier et porte-parole de l’ex-dictateur Hugo Banzer, a quant à lui déclaré : « L’Assemblée constituante a certes été très démocratique, mais au point de prétendre que des analphabètes puissent légiférer, ce qui est irresponsable  ».

En réalité, le gouvernement bolivien semble naviguer dans un pragmatisme assez éloigné de l’ethnofondamentalisme. Il ne faut pas perdre de vue que la principale revendication indigène est l’inclusion et l’accès à la modernité, aux antipodes d’un « retour au passé des ancêtres ». Avec près de 60% des Boliviens vivant en villes, l’identité indigène est traversée de processus de modernisation, d’urbanisation, de différenciation sociale, d’accumulation de capital (fondamentalement mercantile) et d’hybridation culturelle. Des villes « paysannes » se sont constituées, comme El Alto, lieu d’une articulation complexe entre le local et le global qui a donné lieu à un métissage sui generis sous-estimé tant par les promoteurs de la « peur des Indiens » que par le communautarisme romantique de nombre d’ONG.

N’en déplaise aux critiques les plus alarmistes, la revendication indigéniste d’Evo Morales s’apparente bien plus à la dénonciation de l’apartheid sud-africain par Nelson Mandela – demande d’inclusion, de reconnaissance, possibilité d’accès au pouvoir d’une majorité nationale ségrégée pour des raisons ethniques – qu’à un désir de retour à l’ayllu (communauté traditionnelle des Aymaras). Durant sa première année de présidence, Morales s’est montré peu réceptif à l’indianisme radical des défenseurs de l’ « autonomie indigène » et de la reconstruction du Qollasuyo (la partie aymara de l’Empire inca). Au point que certains intellectuels indigènes dénoncent l’existence d’un « environnement blancoïde » qui séparerait Evo Morales de la base paysanne et contribuerait à reproduire le colonialisme « derrière le masque indigéniste ».

Le seul ministre qui se définit comme indianiste est le chancelier David Choquehuanca [3]. Porteur d’une vision du monde non dénuée de mysticisme, Choquehuanca est le « visage indigène » de la Bolivie et sert de lien entre le gouvernement et les organisations de l’Altiplano aymara. Ceci dit, la politique étrangère reste du domaine du Palacio Quemado. Les portefeuilles stratégiques comme ceux des Hydrocarbures, des Mines, de la Planification économique ou de la Présidence (chef des ministres) ont été attribués respectivement à un économiste de gauche, à un ex-dirigeant maoïste, à un économiste « technique » et à un ex-militaire nationaliste. On le voit, il ne s’agit pas tant d’une indianisation pure et simple du gouvernement et de l’Etat que d’une indianisation à géométrie variable, beaucoup plus flexible que ne le laissent penser les discours « pour ou contre » l’indianisation.

En vérité, les principales politiques publiques d’Evo Morales visent surtout à amener la modernité à la « campagne ». En témoignent la construction d’hôpitaux, les aides contre l’absentéisme scolaire, les programmes d’alphabétisation, la construction de routes, l’achat de tracteurs, la réduction des tarifs de l’électricité et du téléphone, la distribution de documents d’identité et même la retransmission gratuite du mondial de football. Le tout avec « l’argent de la nationalisation des hydrocarbures » ou à travers la coopération « cubano-vénézuélienne ». On est loin d’une indianisation à marche forcée de la société bolivienne. Quelques lectures historiques suffisent d’ailleurs pour retrouver dans les discours antipopulistes d’aujourd’hui les vieilles peurs des groupes privilégiés face aux débordements de masses qui s’efforcent de construire un présent et un avenir différent pour la Bolivie.


Notes

[1Les « avales » – littéralement « garanties » – accréditaient la participation de leurs détenteurs au MAS (Movimiento al socialismo) et à la campagne électorale et conditionnaient l’accès aux postes publiques.

[2Álvaro Vargas Llosa, « Beware the Carnivores », Washington Post, 7-8-2006. Sur ce thème, voir aussi
Marc Saint-Upéry, Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines, Paris, La Découverte, 2007.

[3Choquehuanca a ainsi déclaré qu’il ne lisait pas, sinon sur les rides de ses grands-parents. Au même moment, le vice-président García Linera déclarait que sa bibliothèque contenait environ 20 000 livres.


P.-S.

Traduction de l’espagnol : Arnaud Gaspart.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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