Birmanie : dynamiques du mouvement démocratique

Tout au long de l’histoire moderne de la Birmanie, les étudiants, les moines et les militaires ont joué un rôle central dans les dynamiques sociales et politiques du pays. Du « Mouvement des quatre 8 », du 8 août 1988, aux protestations de 2007 provoquées par une hausse brutale des prix du transport, les mobilisations sociales pour la démocratie ont été invariablement réprimées par la junte au pouvoir.

Selon un dicton birman, le changement proviendra de l’action conjointe des « trois fils », qui sont respectivement le « fils de Dieu » (les moines bouddhistes), le « fils de l’école » (les étudiants) et le « fils de l’armée » (les soldats). Le quidam birman, baigné dans une société encore largement rurale et agraire, continue d’adhérer à cette croyance populaire, que l’histoire moderne du pays n’a encore jamais démentie.

Depuis les luttes de libération menées dans les années 1920 pour se défaire du joug colonial britannique, les leaders étudiants des universités ont joué un rôle majeur dans la politique birmane. La plupart des héros de l’indépendance, incluant Aung San, martyr de la nation et père d’Aung San Suu Kyi, étaient des meneurs étudiants. L’armée de Birmanie, elle-même, a été fondée par Aung San et ce sont des dirigeants étudiants de l’époque qui se sont aventurés au Japon afin d’obtenir l’appui militaire des Japonais pour mettre fin à l’occupation britannique en Birmanie.

Durant le mouvement pour l’indépendance, les moines bouddhistes, inspirés par la stratégie de la non-violence (satyagraha) de Gandhi, ont accéléré le rythme de la lutte et souligné le manque de légitimité morale et religieuse de l’occupant étranger pour diriger le pays. La Birmanie a ainsi gagné son indépendance à la fois par un mouvement de résistance massive de la population, mais aussi par des négociations politiques avec les Britanniques. Les expériences de mobilisation que la Birmanie a connues sous les occupations britannique et japonaise lors de la seconde guerre mondiale ont permis au pays de se doter de moyens uniques de résistance politique adaptés au contexte national.

Les opposants politiques birmans et certains observateurs étrangers sont familiers du terme « underground » (UG), car il trouve ses racines historiques dans les mouvements de résistance contre les occupants étrangers. Dans le contexte birman, UG fait référence aux militants engagés dans des activités politiques clandestines, et plus particulièrement aux mouvements étudiants. La Fédération des syndicats étudiants de Birmanie (ABFSU), qui a été légalement constituée sous l’occupation britannique et menée par Aun San et d’autres leaders influents du mouvement d’indépendance, a joué un rôle prépondérant dans la vie de l’UG. Les principales actions UG sont l’organisation, le recrutement de nouveaux membres, la diffusion de l’information, le soutien au réseau et l’infiltration de l’armée et du gouvernement. Toutefois, depuis que les opposants doivent opérer sous des conditions de répression redoutable, la règle la plus importante est celle du « secret », laquelle protège l’ensemble du réseau et les actions menées.

Du « mouvement des quatre 8 » aux élections de 1990

Les mouvements ont connu une décennie de démocratie après l’indépendance en 1948. Mais, lors de la prise de pouvoir des militaires en 1962, l’armée a fait exploser le bâtiment du syndicat étudiant, contraignant ainsi l’ABSFU à la clandestinité. Durant les 26 années de dictature militaire socialiste, les étudiants en partenariat avec les moines bouddhistes, les travailleurs et les habitants de la ville sont souvent descendus dans la rue pour protester contre le gouvernement autoritaire. Malgré la cruauté de la répression, les fréquentes manifestations organisées par les activistes étudiants ont finalement abouti à un vaste soulèvement du pays le 8 août 1988 (connu sous le nom de « mouvement des quatre 8 ») qui a renversé le gouvernement.

Dans la période de préparation de cette insurrection, les dirigeants des syndicats étudiants ont peu à peu émergé de leur activisme underground. Et si le président de l’ABSFU, Min Ko Naing (le « vainqueur des rois »), a joué un rôle majeur dans le lancement du mouvement des quatre 8, c’est Daw Aung San Suu Kyi qui a été propulsée à la tête de la dynamique et a endossé le rôle de leader. Le régime militaire a alors repris le contrôle de la situation, en tuant environ 10 000 manifestants non armés...

Peu de temps après l’écrasement du mouvement, les militaires ont promis d’organiser des élections libres multipartites en 1990 et permis aux formations politiques de sortir de l’ombre. Mais les militaires se sont aussi emparés du pouvoir directement avec le Burma Socialist Program Party en septembre 1988. Daw Aung San Suu Kyi a, quant à elle, pris la tête du plus puissant parti d’opposition, le National League for Democracy (NLD), et est ainsi devenue la plus populaire des figures pour la démocratie.

Suite à l’intervention militaire de 1988, l’ABFSU est retournée dans la clandestinité. En 1989, l’armée a lancé une campagne massive d’arrestations. Plus de 1500 militants politiques ont été soumis à de lourdes peines de prison, y compris le célèbre leader étudiant Min Ko Naing, condamné à 20 ans de prison en isolement cellulaire. Daw Aung San Suu Kyi elle-même a été placée en résidence surveillée dès juillet 1989.

Malgré la persistance de la répression, le NLD a remporté une victoire écrasante lors des élections de mai 1990. Mais le régime a refusé de reconnaître les résultats. En lieu et place, il a renforcé les arrestations des opposants politiques, y compris des élus de la NLD. Entre-temps, les bonzes ont lancé un boycott religieux des militaires, mais la junte n’a pas tardé non plus à écraser le mouvement des moines.

Entre « liberté contrôlée » et répression

Après quelques années marquées par des efforts sporadiques de résistance, suivis dans la foulée par des mesures de répression, Daw Aung San Suu Kyi a fini par être libérée de son assignation à résidence surveillée en 1995, sans pour autant retrouver une totale liberté de mouvement. Sa maison devint rapidement un lieu de rassemblement. Chaque week-end, des milliers de personnes se regroupaient aux abords de sa résidence pour écouter des discours sur les droits de l’homme et la démocratie à travers le monde. Daw Aun San Suu Kyi y répondait aussi aux préoccupations de citoyens ordinaires, portant sur les difficultés du quotidien ou sur ses vues en matière de réconciliation nationale. Les bonzes, y compris le plus respecté d’entre eux, Thamanya Sayadaw, l’ont bénie pour ses efforts visant à promouvoir les droits humains et la démocratie.

Avec la résurgence politique de Suu Kyi, les membres locaux de la NLD et les militants étudiants se sont une nouvelle fois organisés en vue de la résistance. Une nouvelle vague de protestation menée par les étudiants et leur réseau clandestin a ainsi vu le jour en 1996. Il s’agissait de la principale contestation du régime militaire depuis les évènements de 1988. Mais le pouvoir en place a réprimé ces manifestations et tenté de prévenir une possible alliance entre les mouvements étudiants et la chef de file politique, Daw Aung San Suu Kyi.

Daw Aung San Suu Kyi a été une nouvelle fois assignée à résidence en 2000, après avoir tenté de quitter Rangoon. Il s’agissait là d’une action de défiance à l’encontre du régime pour marquer son opposition aux limites de déplacement qui lui étaient imposées. En mai 2002, sa libération a témoigné d’un timide espoir de négociations entre Suu Kyi et la junte. Une fois encore, Suu Kyi, baptisée affectueusement « the Lady », a parcouru le pays pour promouvoir sa vision d’une Birmanie démocratique et en paix. Mais, le régime s’est inquiété de l’emprise de Suu Kyi sur les foules.

Effrayé par la montée en puissance de ce mouvement populaire, le régime s’est attaqué à Suu Kyi et à son convoi durant son séjour en mai 2003 en Haute Birmanie, causant la mort de plusieurs dizaines d’opposants. Suu Kyi, elle-même, a échappé de justesse à la mort. Les militaires l’ont à nouveau placée en résidence surveillée brisant ainsi tout espoir de réconciliation nationale. Certains observateurs birmans et étrangers ont alors noté que le mouvement d’opposition était en train de perdre à la fois du terrain, mais aussi de la pertinence.

Cependant, l’opposition politique a été redynamisée une fois encore à la fin de l’année 2004 suite à la libération de leaders étudiants, notamment Min Ko Naing, incarcérés depuis de longues années. Les anciens militants qui avaient constitué le groupe des étudiants de la génération 88, lancèrent une série de campagnes politiques pour la réconciliation nationale : pétitions, lettres, prières, white expression (port de vêtements blancs), etc. Témoignant des épreuves de la population et appelant à une véritable réconciliation et à une transition politique inclusive, ils ont bénéficié d’un large appui à l’intérieur du pays et d’une reconnaissance internationale.

Ces mouvements agissaient au grand jour et étaient non conflictuels. En partenariat avec les membres locaux de la NLD, les leaders étudiants n’étaient pas seulement engagés dans des actions politiques mais aussi dans des missions humanitaires. Ils ont aidé des militants à mettre sur pied des groupes de volontaires travaillant sur des questions aussi diverses que la promotion de l’éducation aux droits humains, l’assistance des patients atteints par le sida et la protection juridique pour les victimes du travail forcé. En outre, ils ont établi des relations indirectes avec des ONG locales qui subviennent aux besoins des personnes en difficulté. Le régime n’a pas accepté le succès grandissant de ces mouvements et a réagi violemment en sanctionnant, en passant à tabac et en emprisonnant les partisans, sans pour autant parvenir à étouffer une telle dynamique.

Actualité de la contestation

Le 15 août 2007, la junte a subitement augmenté le prix du carburant de 500%. Cette hausse brutale s’est largement fait ressentir sur les prix du transport public et de certains produits de base en raison des coûts de transport élevés. Cette flambée des prix a déclenché une série de petites manifestations à Rangoon, l’ancienne capitale [1] et la plus grande ville du pays. Le groupe des étudiants de la génération 88 ont ainsi protesté contre la mauvaise gestion de la junte militaire et appelé à une baisse des prix des produits de consommation. Au cours de ces marches, des responsables de la sécurité habillés en civil et d’autres civils payés par la junte ont fait usage de la force. Au moins 13 activistes du groupe des étudiants de la génération 88, dont Min Ko Niang, le plus célèbre des militants après Daw Aung San Suu Kyi, ont été une nouvelle fois arrêtés.

Le 5 septembre 2007, la police appuyée par des malfrats a attaqué en haute Birmanie des moines bouddhistes qui avaient rejoint les manifestations pour protester contre la hausse des prix. La nouvelle selon laquelle des moines avaient été ligotés à des lampadaires et maltraités a révolté la population dans un pays largement converti au bouddhisme. A travers tout le pays, les bonzes ont exigé des excuses de la part du régime et demandé la mise en route d’un processus de réconciliation nationale ; en faisant planer la menace d’un boycott religieux de l’armée si les généraux ne tenaient pas compte de leur demande. La junte a ignoré cet appel, les moines ont donc exercé le boycott, refusant les services religieux et les donations des militaires et de leurs familles.

Des dizaines de milliers de moines ont défilé dans les rues de plusieurs grandes villes du pays, psalmodiant des versets d’amour et de bonté et en priant pour la paix. Lorsque les étudiants et le public ont rejoint les moines, le nombre de manifestants a atteint le chiffre de 200 000 dans la seule ville de Rangoon. Au cours de cette marche, les bonzes se sont arrêtés devant la résidence de la « Lady », dont celle-ci est sortie pour saluer les milliers de moines qui lui adressaient des bénédictions et des soutras. Cette union symbolique créée entre la leader de l’opposition politique et le mouvement spirituel a inquiété les autorités. Dans les jours qui ont suivi, la junte a envoyé des troupes pour écraser les manifestations. Les soldats ont tiré dans la foule, tuant au moins 200 personnes parmi lesquelles des moines. Au moins 6000 moines ont été arrêtés et des centaines de pagodes perquisitionnées.

Même si les Nations unies ont envoyé leur émissaire spécial en Birmanie, cela s’est fait trop tardivement et cela n’a pas empêché la junte de poursuivre les répressions pendant son séjour dans le pays. Vu le refus de la Chine, de l’Inde et des pays d’Asie du Sud-Est de condamner le régime en imposant des sanctions, les généraux birmans continuent de tuer leur propre peuple. Les aspirations des mouvements de population en Birmanie et leurs soutiens internationaux buttent ainsi contre des obstacles tels que les intérêts de la Chine, principal partenaire commercial et fournisseur de l’armée birmane.

Néanmoins, un groupe clandestin de moines bouddhistes et de militants de la génération étudiante 88 poursuivent le combat pour la paix et la démocratie. L’originalité de ce mouvement est qu’il a permis l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes et d’étudiants militants à travers le pays. La population, qui a été le témoin des traitements brutaux infligés par les militaires à des moines respectés, s’est mobilisée et l’ensemble du mouvement est devenu une lutte pour la paix et la préservation de Boudha Sasana dans un pays profondément bouddhiste.

La deuxième force de ce mouvement a été l’utilisation des technologies de l’information. Les images et les reportages vidéo des manifestations et des assassinats ont circulé à travers le monde via internet, témoignant, en temps réel, de la cruauté des militaires. Les opposants birmans et leurs relais internationaux ont coordonné conjointement cette campagne d’information. Des milliers de Birmans apolitiques qui étudiaient à l’étranger se sont joints à cette campagne et ont permis une extension du mouvement. De plus, quatre stations radio en ondes courtes (BBC Burmese, VOA Burmese, Radio Free Asia Burmese et Democratic Voice of Burma) ont joué un rôle indispensable dans la diffusion des nouvelles et des messages de l’opposition.

Entre-temps, le mouvement de résistance birman s’est à nouveau organisé clandestinement afin de se préparer pour une nouvelle série de défis contre le régime militaire. Le peuple birman continue ainsi à lutter pour son émancipation. L’envoyé spécial des Nations unies pour la Birmanie a déclaré qu’il existait un réel consensus au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, pour refuser que la Birmanie revienne au « statu quo » qui prévalait avant les récentes protestations pro démocratiques. Ce consensus reflète la ferme détermination du mouvement de résistance en Birmanie et offre une lueur d’espoir pour l’avenir. La population birmane est également convaincue que le mouvement pacifique et l’appui international dont il bénéficie conduira la Birmanie à la paix et à la liberté.


Notes

[1La junte militaire birmane a choisi Naypyidaw, au centre du pays, comme nouvelle capitale depuis novembre 2005.


P.-S.

Traduction de l’anglais : Aurélie Leroy.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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