Birmanie : de l’ambivalence de l’ « ouverture »

Au cours des deux dernières années, la Birmane a été sous les feux des projecteurs. L’annonce tonitruante de la « fin » de la dictature militaire a suscité une bouffée d’optimisme à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. Mais une fois l’effet de surprise passé, comment interpréter le premier acte de la période de transition ? Les menaces qui pèsent sur le processus en cours rendent la réalisation des objectifs de démocratisation et de réconciliation nationale encore lointains.

Au cours des deux dernières années, la Birmane a été sous les feux des projecteurs sur les scènes politiques, diplomatiques et médiatiques. L’annonce tonitruante de la « fin » de la dictature militaire a suscité une bouffée d’optimisme à l’intérieur, comme à l’extérieur des frontières du pays. Mais une fois l’effet de surprise passé, comment interpréter le premier acte de la période de transition ? La libération d’opposants politiques, le relâchement de la censure, les accords de cessez-le-feu avec des groupes ethniques armés, les réformes institutionnelles du gouvernement Thein Sein sont des avancées qui tranchent avec la rigidité et la répression des dernières décennies et témoignent d’un frémissement démocratique. Toutefois, les menaces qui pèsent sur le processus en cours, les failles, les contradictions et les limites objectives qui le caractérisent rendent la réalisation des objectifs de démocratisation et de réconciliation nationale encore lointains. Passons en revue quelques-unes des principales préoccupations relevées par les oppositions civiles et politiques.

« Ceci n’est pas une démocratie »

Le premier point d’attention porte sur les ambitions démocratiques du nouveau gouvernement civil. A ce niveau, comme par le passé, ce sont les dirigeants qui dictent pour l’essentiel le rythme et les règles du jeu, malgré une émergence remarquée de mouvements issus de la société civile et le ton plus incisif d’activistes politiques. De ce fait, le « package démocratique » des dirigeants birmans ne recouvre que très partiellement celui défendu par les acteurs de l’opposition. Les attributs de la démocratie sont multiples et les autorités jouent de cette diversité pour entretenir une confusion sur les objectifs poursuivis. Les discours d’ouverture et de « conversion » mettent ainsi en avant - quasi exclusivement - les initiatives limitées, fragmentaires et échelonnées prises en termes de libéralisation politique et économique, mais se taisent sur les efforts à entreprendre pour établir un État de droit et démocratiser la société.

Le régime a certes « changé d’habits » et s’est rendu, fort adroitement, plus respectable aux yeux de la critique internationale, mais l’appétit des « nouvelles » élites - de concert désormais avec les diplomates et entrepreneurs étrangers - est demeuré intact. L’intérêt du plus grand nombre a été ignoré et piétiné au cours de la dictature. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? La « sincérité » , dont le nouveau gouvernement réformateur fait profession, ne constitue pas un gage suffisant pour concrétiser le changement. Dans un pays où les paroles ont rarement été suivies des actes et où les tensions entre clans conservateur et réformateur demeurent vivaces, la méfiance est de mise et les enjeux élevés : le processus de démocratisation restera-t-il en surface ou pénétrera-t-il par tous les pores de la société ? Se voudra-t-il inclusif et intégrateur ou se contentera-t-il d’artifices trompeurs qui permettront aux leaders birmans de montrer « pattes blanches » afin de poursuivre une politique excluante et d’exploitation ? De l’ambivalence de l’ « ouverture » où les enjeux de libéralisation politique (démocratie formelle) se heurtent aux enjeux de justice sociale et de redistribution des richesses ( démocratisation sociale)

Outre cette version a minima de la démocratie, des craintes sont aussi posées quant aux effets de l’accélération de la libéralisation économique. La Birmanie dispose d’un potentiel remarqué dans le secteur stratégique des ressources naturelles (hydrocarbure, bois, accès à l’océan indien, potentiel hydraulique, pierres précieuses et minerais, etc.), qui attise les convoitises. Par le passé, des projets de grande envergure, requérant des investissements conséquents (en particulier de la part des voisins chinois et thaïlandais), se sont déjà soldés par des coûts socio-environnementaux dévastateurs pour les populations locales, démontrant au besoin que de tels projets échouaient dans leur contribution au développement du pays. Aujourd’hui, alors que l’économie du pays est en ruine, que les infrastructures administratives et financières sont obsolètes, les règles juridiques opaques, les compétences humaines insuffisantes et la corruption galopante, comment espérer que cette nouvelle manne d’argent frais venue de l’étranger puisse-t-être absorbée sans heurt et bénéficier au plus grand nombre ? « Win-win », ce type de partenariat ? Peu probable selon Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de l’Asie du Sud-Est : « Trop d’argent, trop vite (...) pourrait amener à une captation stérile de la manne internationale par la minorité la mieux préparée » et fragiliser ainsi plus encore les conditions d’existence de la population locale. L’envoyé spécial des Nations unies, M. Quintana, déclarait d’ailleurs à ce sujet, lors de son audition devant le conseil des droits de l’Homme le 12 mars dernier, qu’ « étant donné la vague de privatisations de l’an dernier, l’augmentation attendue des investissements étrangers et l’ambition du gouvernement d’accélérer le développement économique, il est à craindre un accroissement des confiscations de terres, des déplacements forcés et diverses violations des droits économiques, sociaux et culturels ».

L’exploitation programmée des ressources naturelles éveille d’autant plus la suspicion que celle-ci se concentre dans les zones périphériques proches des frontières, en particulier dans les États shan et kachin. Ouvrir l’économie birmane exige dès lors des autorités qu’elles pacifient des régions habitées par des minorités ethniques avec lesquelles elles sont en conflit parfois depuis l’indépendance. Sur le principe, les efforts de réconciliation du président Thein Sein sont généralement accueillis favorablement, pour des motifs qui varient selon les acteurs. Une certitude toutefois : ceux-ci n’ont que partie liée au processus de consolidation démocratique du pays, malgré une communication soignée du pouvoir dans ce sens :« il ne peut y avoir la paix sans la démocratie et il ne peut y avoir de démocratie sans paix » (Bruno, 2012).

La question ethnique : pierre angulaire du processus de démocratisation

Ainsi, malgré une communication qui se veut rassurante, les motifs de craintes sont multiples. Le pillage de la terre au profit d’un petit cercle de nantis, composé de militaires et de leurs associés affairistes, n’est pas une pratique neuve. Le combat s’annonce inégal et clairement en défaveur des communautés ethniques, accentuant plus encore les préoccupations quant au devenir des centaines de milliers de personnes déplacées, de réfugiés et de travailleurs migrants dans les régions frontalières. Parmi les motifs d’espérer, on peut toutefois citer l’émergence de nouveaux acteurs organisés – désormais entendus par Naypyidaw - tels que le mouvement sociopolitique, « transethnique »(Egreteau et Tournier, 2012), non armé et rassembleur dont le rôle a été déterminant dans la suspension du projet de barrage de Myitsone, en territoire kachin.

Les enjeux sociopolitiques et culturels ainsi que territoriaux et économiques sous-jacents à la résolution de la question ethnique ne sont pas résolus. Depuis le début de la transition, le président a multiplié les efforts pour reconduire et élargir les accords de cessez-le-feu avec un nombre important de groupes ethniques armés, mais sur le terrain, la vie quotidienne reste pour l’essentiel inchangée. Les populations des États ethniques sont marginalisées et leurs droits bafoués, tandis que l’occupation de Tatmadaw - l’armée birmane – se poursuit. Les offensives militaires, en particulier dans les États kachin et shan, ainsi que la résurgence de violence dans l’État d’Arakan entre arakanais bouddhistes et musulmans rohingyas, ont révélé l’incapacité du gouvernement à s’attaquer aux causes des tensions communautaires et de la discrimination raciale. En dépit des réformes, l’instabilité règne et la violence continue à être un outil privilégié de résolution des conflits. La répression brutale des protestations contre la mine de cuivre de Letpadaung1, dans le Nord-ouest du pays, en est le dernier exemple en date.

Depuis l’échec de la conférence de Panglong en 1947, aucun « accord politique durable sur le droit à l’autodétermination des minorités, le partage des ressources et des territoires ou encore l’octroi de droits culturels et religieux » (Egreteau, 2012) n’a été trouvé. Après des décennies de guerre civile, la méfiance est profondément ancrée. Les minorités ethniques et tribales historiquement opprimées doutent de leurs interlocuteurs bamar – ethnie majoritaire et dominante - dont les préjugés raciaux et culturels sont manifestes.

Doute sur les intentions des élites civiles et militaires, mais doute aussi envers les représentants de l’opposition politique et démocratique. De telle sorte que même Aung San Suu Kyi, issue du groupe majoritaire, ne dispose que d’un crédit limité auprès des groupes ethniques. Ce scepticisme s’est accru en raison de son silence et de ses déclarations timorées sur les violences à l’encontre des Kachin et des Rohingya. Les propos méprisants et discriminants2 tenus par certains de ses compagnons de lutte - des militants prodémocratiques et défenseurs des droits humains issus de la « génération des 88 » ainsi que des membres de son parti – ont à ce titre placé la lady birmane dans une situation inconfortable.

L’ouverture démocratique de la Birmanie n’est – on le voit - en rien acquise. Des avancées positives ont été apportées en matière de libéralisation politique et des marges de manœuvre se sont dégagées permettant l’émergence d’une société civile plus revendicative, mais le processus de transition reste incertain et fragile. L’une des pierres angulaires du processus de démocratisation sera la résolution de la question ethnique. Réconciliation et unité nationale sont des objectifs primordiaux, qui réclament plus que jamais un investissement sérieux des autorités. Une Xème édition de la « paix des braves » conclue, bon an mal an, entre autorités et groupes armés pour calmer les esprits et rassurer les investisseurs, ne peut en aucun cas constituer une réponse satisfaisante et durable aux revendications légitimes des minorités.

Bibliographie

Bruno Philip (2012), « Le président birman ouvert aux ethnies mais pas aux Rohingyas », Le monde, 13 juillet.

Egreteau R. (2012), « Désunion nationale en Birmanie », Le monde diplomatique, décembre.

Egreteau R. et Tournier A. (2012), « Birmanie : prémices d’une transition annoncée » in L’Asie du Sud-Est 2012, les événements majeurs de l’année, IRASEC – les Indes savantes.

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