Bilan de Cardoso et défis de Lula

De nombreux membres de la communauté brésilienne de Belgique ont manifesté leur étonnement face au bilan, essentiellement positif, que Bernardo Sorj - professeur de sociologie à Rio de Janeiro - dresse des deux mandats (95-98 et 99-2002) du président du Brésil Fernando Enrique Cardoso, dans Le Soir du mercredi 23 octobre. Tout d’abord, celui-ci tranche avec le rejet de la politique du gouvernement que la grande majorité des Brésiliens a exprimé au premier tour des élections, en accordant 76% des votes valides à trois candidats (Luis Inacio da Silva – Lula -, Antonio Garotinho et Ciro Gomes) qui ont bâti leur campagne sur un argumentaire dénonçant, souvent avec virulence, la gestion du président sortant. Ensuite, nous estimons que le tableau du professeur carioca entretient un rapport tendancieux et sélectif avec la réalité économique, sociale et institutionnelle brésilienne de ces huit dernières années. Il exige certaines rectifications et appelle des commentaires supplémentaires si l’on veut cerner plus fidèlement l’ampleur des défis qui attendent le candidat du Parti des travailleurs.

Sur le plan économique, la grande priorité de l’exécutif fut la stabilisation monétaire – la fin de l’inflation -, que l’ouverture totale aux capitaux étrangers devait pérenniser. Mais l’argent a un prix, et la politique de taux d’intérêt « stratosphériques » découragea les emprunts productifs, ce qui mina la croissance et la création d’emplois, et multiplia le montant de la dette publique. La financiarisation de l’économie brésilienne l’a rendue dépendante, vulnérable, et ces derniers mois le scénario d’une crise « à l’argentine » n’a été évité, ou plutôt retardé, que de justesse, par un nouvel emprunt au FMI de 30 milliards de dollars. Bernardo Sorj aurait dû précisé que la dette représente aujourd’hui la bagatelle de 300 milliards de dollars, soit 62 % du PIB du pays, et qu’elle handicape le futur gouvernement en l’obligeant à rembourser plus d’un milliard d’euros par semaine à ses créanciers.

« Le Brésil n’est pas un pays pauvre, c’est un pays injuste » disait Cardoso au début de son premier mandat. Huit ans plus tard, il lègue à son successeur un pays au bord de la crise financière, dont la pyramide sociale reste la plus inégalitaire du monde. Non seulement aucune politique fiscale n’est venue endiguer le processus vertigineux de concentration de la richesse, mais la part de dépenses sociales et d’infrastructures de base - indispensables pour suppléer à l’absence de création d’emplois - a diminué a mesure que les coûts de la dette augmentaient. Même constat désastreux dans les campagnes brésiliennes : la réforme agraire annoncée à force de propagande et de données tronquées par l’équipe de Cardoso est un mirage. Les quelques milliers de familles de « sans-terre » installées ne compensent pas les dizaines de milliers de faillites de petits paysans acculés à l’endettement et expulsés de leur terre. Comment le professeur de Rio peut-il se féliciter de « l’amélioration considérable » des indicateurs sociaux, lorsque la 11ème économie du monde reste à la 73ème place sur l’échelle du développement humain, et que 53 millions de Brésiliens vivent dans la plus grande pauvreté ?

Quant au « renforcement des institutions démocratiques », il est, lui aussi, tout relatif.
Pour beaucoup d’habitants, condamnés à vivre dans l’informalité et les zones hors-la-loi, le Brésil réel n’est pas celui de la constitution et des droits, mais celui de la débrouille quotidienne, de la peur et de l’allégeance aux forces – policières ou maffieuses – qui ont pour un temps le monopole de la violence. La vieille culture politique, celle des favores, des clients et de l’achat de votes, n’a pas été résolument combattue par un président allié aux oligarchies traditionnelles et n’hésitant pas à manier les menaces et les promesses pour éviter la mise sur pied d’une commission d’enquête parlementaire sur la corruption. Le défi n’est donc pas pour Lula de « tuer son parti », comme le prétend Bernardo Sorj, mais bien justement de mettre en œuvre un nouveau mode de gouvernement, qui s’imprègne de l’histoire du partido dos trabalhadores, enracinée dans les luttes pour une véritable citoyenneté, participative et inclusive, et qui s’inspire de son intégrité, démontrée dans la gestion des villes qu’il a conquises ces dernières années. De cela dépendent l’avènement d’institutions véritablement démocratiques et la résorption de l’autre dette du Brésil, immense elle aussi, sa dette sociale. Malgré l’imminence de la crise et les obstacles de toutes natures légués par le gouvernement précédent…


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