Entretien avec Laurent Delcourt, CETRI

Bidonvilles : un milliard de laissés-pour-compte

Pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, la terre compte davantage d’urbains que de ruraux. Au Sud, cette évolution engendre une explosion des bidonvilles. Le fruit du hasard, vraiment ?

Le basculement précis s’est-il produit l’année dernière ? Ou aura-t-il lieu l’année prochaine, comme l’estime le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) ? Peu importe, le fait est là : sur les 6,6 milliards de terriens, près de 3,3 vivent déjà en ville. Et, en 2030, six personnes sur dix seront des citadins.

Où est le problème ? La vie en ville n’offre-t-elle pas un accès aux services et aux possibilités d’ascension sociale ? Bref, la voie royale vers le développement ? Cette façon de penser a vécu. Dans les pays du Sud, l’afflux dans les villes va de pair avec une multiplication sans précédent du nombre de bidonvilles. Depuis 2000, plus de 200 millions de personnes s’y sont entassées. Désormais, un milliard d’êtres humains - un citadin sur trois dans le monde ! -y survit.

Mais le mirage urbain coûte cher, très cher. De Haïti à l’Inde, en passant par le Bangladesh et l’Ethiopie, le taux de malnutrition des enfants en bas âge dans les chancres urbains a rejoint celui des zones rurales. En Côte d’Ivoire, il est même trois à quatre fois plus élevé. Au Brésil, certains quartiers des bidonvilles deviennent des zones de non-droit, abandonnées par l’Etat et par les organisations humanitaires, sous la pression de nouvelles formes de clientélisme mafieux.

Pour illustrer l’émergence de ce phénomène, le sociologue Mike Davis, spécialiste de cette matière, confiait récemment à des confrères américains une information étonnante : pour contrôler la montée du terrorisme et de l’intégrisme dans les bidonvilles, les Etats-Unis recourent de plus en plus aux vues aériennes et aux photos satellite, faute de pouvoir approcher ces zones « de l’intérieur » par des moyens traditionnels.

Selon l’UNFPA, le boom démographique urbain pourrait être atténué à l’aide de deux moyens prioritaires : le contrôle des naissances, associé à l’éducation des fillettes, et la fourniture de logements aux « pauvres ». Des solutions un peu simplistes, selon Laurent Delcourt, sociologue et historien, chercheur au Centre tricontinental (Cetri) à Louvain-la-Neuve, et coauteur du dernier numéro de la revue Alternatives Sud Explosion urbaine et mondialisation (www.cetri.be). Rencontre.

Le Vif/L’Express : La multiplication des bidonvilles dans le monde est-elle une fatalité ?

Laurent Delcourt : Non. Elle est principalement le fruit d’une série de décisions adoptées à partir des années 1980, encouragées par de grandes institutions internationales comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, qui ont accéléré le processus d’urbanisation et, particulièrement, l’une de ses manifestations les plus perverses : la « bidonvillisation ». En fait, une véritable rupture s’est opérée à partir de la fin des années 1970. Avant cette date, les autorités nationales, dans la plupart des pays du Sud, investissaient dans la création de logements et dans les infrastructures de base (routes, électricité, eau, services de proximité, etc.). Le modèle en vigueur était celui d’une modernisation faisant prioritairement appel aux investissements publics. L’idée était la suivante : si un individu n’a pas accès aux ressources et aux services élémentaires, il n’est pas disponible pour les besoins de l’industrie, condition sine qua non pour l’épanouissement des villes. Le développement économique allait donc de pair, jusque-là, avec le développement social. Mais la Banque mondiale considérait de tels investissements comme peu rentables, sources de gaspillages et, parfois, dénués de toute rationalité. Selon elle, ils entraînaient ces pays dans l’endettement. Aux yeux de tels organismes, la rupture de cette doctrine devait intervenir tôt ou tard.

Mais c’est principalement le choc pétrolier et la crise qui l’a suivi qui ont brisé la logique prévalant jusque-là...

De fait. Suite à l’augmentation des taux d’intérêt, décrétée par les Etats-Unis pour affronter la crise, la dette de ces pays a triplé en quelques années. Imposés ou insufflés par les grandes agences onusiennes, les plans d’ajustement structurel ont été décidés dans ce contexte.

Les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir : pour rembourser leur dette, les pays du Sud ont dû réaliser des coupes sombres dans les budgets sociaux, licencier des cohortes de fonctionnaires, ouvrir leurs frontières aux importations venues du Nord, diminuer les subsides agricoles (notamment les soutiens aux petites exploitations familiales), recentrer leurs exportations sur quelques produits alimentaires de base, au détriment des productions répondant aux besoins locaux.

Toutes ces réformes structurelles ont entraîné un gigantesque exode rural, aggravé - il est vrai - par des phénomènes comme la mécanisation de l’agriculture, les catastrophes naturelles, les guerres civiles.

Dans les villes, aussi, les couches sociales populaires et moyennes ont subi de plein fouet ces réformes : dégraissage du secteur public, démantèlement ou privatisation des soins de santé et de l’éducation, déclin des subsides à l’industrie, chômage galopant.

Dans ce contexte, les emplois dits « informels » n’ont pu qu’exploser. Ainsi, dans une ville comme Kinshasa, 90 % des habitants tentent, aujourd’hui, de survivre dans une activité fluctuante, sans couverture sociale. Ce marché de l’emploi informel précarise davantage les femmes que les hommes.

Certaines régions, par exemple en Asie, ont pourtant échappé à cette évolution...

En effet, la situation varie très fort selon les continents et les pays. En Asie du Sud-Est, la concentration urbaine est allée de pair avec une croissance et un développement économiques grâce aux investissements étrangers et au puissant moteur que constituent les exportations de ces pays.

Les quelques exceptions célèbres - l’incroyable ascension du président Lula, par exemple, originaire des campagnes du sud-est du Brésil - ne doivent pas faire oublier le constat suivant : la ville ne permet plus que rarement, aujourd’hui, de sortir de la misère. Dans certaines régions d’Asie ou d’Afrique, le bidonville est la seule voie d’accès à la ville pour les nouveaux arrivants, y compris pour les nouveau-nés, qui y sont maintenant plus nombreux que les migrants. Même en Asie, où la Chine connaît des taux de croissance économique stupéfiants [1], les inégalités urbaines ne cessent de se creuser. Le nombre de personnes vivant dans les bidonvilles y reste, en chiffres absolus, plus important que partout ailleurs dans le monde. C’est dans les années 1980 et 1990 que la réduction des budgets sociaux a été la plus forte. Au cours des années 1980, à Dar es Salam (Tanzanie), les dépenses dans les services publics ont chuté de 10 % chaque année ! Au Mexique, les budgets sociaux ne représentaient plus, en 1987, que la moitié de ce qu’ils étaient au début de la décennie. Les dégâts, eux, restent presque irrémédiables.

Comment, dès lors, enrayer la multiplication des zones urbaines miséreuses ?

Rien ne semble devoir freiner, pour le moment, ce processus de dérégulation. On ne peut donc pas trouver de solutions à l’explosion urbaine sans se livrer à une critique radicale des vingt ou trente dernières années. D’autant plus que divers phénomènes, liés à la mondialisation, aggravent la situation. Exemple : la concurrence entre les villes, désireuses d’attirer les investisseurs, a pour effet de diminuer les rentrées fiscales et les budgets sociaux. Les zones rurales sont aussi très exposées : on ne peut pas continuer aveuglément à prôner le développement des biocarburants, notamment dans des pays comme le Brésil ( lire Le Vif/L’Express du 6 juillet 2007 ). Cette filière repose en effet sur une agro-industrie exportatrice, peu exigeante en main-d’£uvre. Celle-ci fera immanquablement une concurrence insoutenable aux petits producteurs locaux, promis au chômage et à l’exode rural. Le rapport du Fonds des Nations unies pour la population (FNUP) critique l’absence de « bonne gouvernance » des villes, par exemple en Afrique. C’est vrai : l’argent du développement file trop souvent dans les poches d’une élite très douteuse. Mais les faits de détournement et de corruption ne doivent pas masquer d’autres réalités comme le pillage des ressources naturelles, le démantèlement des frontiè- res et la libéralisation économique. Sans remise en cause de ce contexte macroéconomique, des initiatives réussies, comme celles de Porto Alegre ou de Curitiba, au Brésil, basées sur des processus de participation de tous à la gestion urbaine, resteront des exceptions.


Notes

[1Ces régions sont peut-être les seules, toutefois, à avoir diminué leurs taux de pauvreté, grâce à l’augmentation spectaculaire de leur PIB.


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