Avec Achille Mbembé, l’Afrique intellectuelle est au zénith en Belgique

Les virus récurrents, la mal gouvernance, les dictatures, les guerres endémiques, les famines puis les crises pré et postélectorales prennent tellement de place au quotidien que l’autre Afrique, celle qui brille par son excellence, devient anecdotique.

Elle existe pourtant tant dans la débrouille quotidienne et le génie populaire des populations pour continuer à vivre malgré tout, que dans la contribution des ouvriers africains de l’intelligence à la pensée du monde et sur le monde. C’est dans cette veine qu’Achille Joseph Mbembé, un des plus brillants esprits africains de ces dernières années, recevra, le mardi 24 octobre prochain, un doctorat honoris causa à l’Université catholique de Louvain pour sa contribution majeure au renouvellement de la pensée en sciences sociales.

Ces sciences sociales se sont avérées incapables de reformuler radicalement les débats et les problématiques en Occident parce que confortablement installées dans le ronronnement ethnocentrique des méthodes, des concepts et des théories se concevant eux-mêmes comme « fin de l’histoire ». Elles ont de ce fait été incapables d’une audace innovante outrepassant les dichotomies disciplinaires, critiquant l’universalisme abstrait et ouvrant la voie à des interrogations novatrices qui les sortent de leurs zones de confort de façon à alimenter les contours d’une idée du monde à venir.

Esprit enfanté par une terre africaine berceau de l’humanité, la pensée de Joseph Achille Mbembé interpelle et concerne d’autant plus le monde entier qu’elle peut se targuer d’hériter de la préséance atavique de ce continent dans la mise en forme mythologique et anthropologique d’un monde dont les formes anciennes semblent parfois plus rassurantes face à des formes de progrès génératrices d’externalités négatives sur les sociétés dans de nombreux domaines. La pensée de Joseph Achille Mbembé n’est pas une pensée désincarnée adepte de la science pour la science au point d’être vraie mais inutile à l’Afrique, sans sève nourrissante pour le monde et les sociétés contemporaines. Elle se construit à partir de la trajectoire et du statut des Afriques et des Africains dans le mouvement du déploiement extra-occidental de la modernité occidentale au travers de multiples mondialisations dont la globalisation de « la forme marchandise » actuelle est la plus prégnante.

Elle analyse les événements, les conjonctures et les structures de pouvoir postcoloniaux et met en exergue de façon critique le récit et le complexe coloniaux autant que l’indocilité de l’Afrique et des Africains à ceux-ci via une réactivation par le bas des génies païens et populaires. Sa pensée postcoloniale, fille de de la rencontre brutale et traumatique entre l’Occident-moderne et les régions jadis ses lointaines possessions a, entre autres objectifs, contribué à la reconstruction du soi et du sujet dans ces anciennes colonies. À ce titre, le sujet kantien autocentré sur lui-même, rationnel, complètement responsable de ses actes et athée est un type-idéal du mépris du réel des autres qu’induit un universalisme libéral abstrait incapable de construire une justice réelle mais uniquement théorique à la Rawls.

Les faits stylisés de la postcolonie africaine ne nous renseignent donc pas seulement sur l’Afrique postcoloniale comme contexte spécifique, mais aussi sur un monde lui-même tantôt « une vaste postcolonie » après le colonialisme culturel initié au XVe siècle, tantôt « une vaste colonie » d’un capitalisme global qui transforme les hommes en choses, mieux en « Nègres » du grand capital depuis « la révolution conservatrice » de 1980. La violence postcoloniale n’est donc pas seulement celle mise en forme et en scène subsumée par le style des pouvoirs postcoloniaux. Elle est aussi celle qui rejaillit au sein des anciennes puissances coloniales sous forme d’un terrorisme au sens de fantôme d’un universalisme abstrait qui escamote le réel seul capable de construire le cosmopolitisme dont rêvait Kant.

Dans un monde où « la politique de l’inimitié » fait de la civilisation du drone un argument d’un air du temps d’une vengeance poursuivant le crime, Joseph Achille Mbembé sort de la caverne et dit : « Chaque jour, nous payons le prix d’une politique funeste qui repousse au-delà de nos frontières celui qui n’a pas la même religion que nous, pas la même couleur de peau ou qui n’appartient pas à la même ethnie. Plus que jamais nous devons penser un autre monde, qui ne soit plus fondé sur une utopie marchande où l’argent est roi, mais où la dignité de tous est respectée… Si nous ne voulons ni de l’éthique néocapitaliste ni du nihilisme terroriste, nous devons sortir de l’anthropocentrisme. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que nous devons penser une éthique qui ne soit pas centrée sur l’homme seul. Nous partageons la planète avec d’autres espèces (vivantes, organiques, minérales…) dont nous ne devons plus chercher à être « les maîtres et les possesseurs ». En d’autres termes, nous ne devons pas chercher à soumettre la nature. »


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