Au-delà de la gauche et de la droite, le bien commun

Ils marchent, se rassemblent, manifestent, paradent, inventent de nouvelles formes d’expression démocratique : les citoyens s’indignent. Mais que veulent-ils ?

Glanée presqu’au hasard dans un des nombreux ateliers du Forum Social Mondial de Tunis 2015, une étude passionnante : « Manifestations dans le monde 2006-2013 », réalisée par Initiative for Policy Dialogue et Friedrich-Ebert-Stiftung New York.

On y apprend que, entre janvier 2006 et Juillet 2013, avec en 2008 la fameuse crise économique et financière dont nous payons encore toujours le prix, ont eu lieu 843 manifestations dans 84 pays qui, ensemble, représentent 90 % de la population du monde.

Et l’on se souvient en effet des « Printemps arabes », des « Indignados », d’ « Occupy », des émeutes de la faim. Certaines d’entre elles représentent les plus grandes manifestations de l’histoire du monde. Mais quelles sont les raisons de ces indignations populaires qui ne font qu’augmenter en nombre dans le monde entier ?

L’étude constate que ces manifestations sont plus nombreuses dans les pays à revenus les plus aisés (304 manifestations), suivis de la région Amérique latine et Caraïbes (142), de la région Asie de l’Est et Pacifique (83) et de l’Afrique subsaharienne (78). Quant à la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, où l’on compte 77 manifestations, l’étude montre qu’elles étaient déjà fréquentes avant le « Printemps arabe » de décembre 2010. Signes précurseurs de la révolte populaire contre les dictatures, négligés par celles-ci.

Généralement pacifiques, ces manifestations deviennent violentes principalement dans les pays à faible revenus (48 % de toutes les émeutes) à cause des fortes augmentations des prix de la nourriture et de l’énergie dans ces pays.

Le phénomène le plus neuf est le nombre croissant de manifestations mondiales (70) organisées dans plusieurs régions… L’altermondialisme en marche, en quelque sorte.

Pourquoi s’indignent et marchent les peuples ?

D’abord contre l’injustice économique et l’opposition aux politiques d’austérité. En effet, 488 manifestations dénonçaient les réformes des services publics, la justice fiscale et les impôts, les conditions de travail et les salaires, l’inégalité, la pauvreté, les réformes agraires et foncières, les pensions plus tardives, les prix élevés du carburant et de l’énergie, de la nourriture et les problèmes de logement. L’actualité récente en Belgique démontre que ces manifestations se poursuivent plus que jamais contre les politiques néolibérales du gouvernement de droite.

Deuxième motif : les défaillances de la représentation et des systèmes politiques. Les populations n’ont plus confiance dans leurs représentants politiques si l’on en juge par les 376 manifestations portant sur le manque de démocratie véritable, l’influence des sociétés commerciales, la dérégulation et la privatisation, la corruption, l’injustice du système judiciaire, la transparence et la prise en charge de responsabilités, la surveillance des citoyens et l’opposition aux guerres et au complexe militaro-industriel.

Troisième cible : la justice au niveau mondial car 311 manifestations dénonçaient le FMI (Fonds monétaire International) et d’autres institutions financières internationales (IFI). On marchait pour la justice environnementale et la protection du patrimoine mondial et contre l’impérialisme, le libre-échange et le G20. En Belgique aussi, les protestations contre le projet de grand marché transatlantique ne faiblissent pas et sont devenues européennes.

Enfin, quatrième motif de revendication : les droits des gens. 302 manifestations portaient sur les droits ethniques, indigènes ou raciaux ; le droit au patrimoine mondial (numérique, foncier, culturel, atmosphérique) ; les droits du travail ; les droits des femmes ; le droit à la liberté de réunion, d’expression, de la presse (et c’était comptabilisé avant le phénomène Charlie !) ; les questions religieuses ; les droit des homosexuels, lesbiennes, bisexuels et transgenres ; les droits des immigrés et des prisonniers.

La conclusion la plus surprenante pour les auteurs de cette étude est que « la revendication de loin la plus répandue (218 manifestations) n’est pas la justice économique en soi mais l’opposition à ce qui empêche d’aborder les questions économiques : un manque de ‘véritable démocratie’, qui provient de la conscience croissante des gens que les décideurs politiques ne leur ont accordé aucune priorité (même s’ils l’ont prétendu), et la frustration envers la politique habituelle et un manque de confiance dans les acteurs politiques actuels, de gauche et de droite. Cette revendication et la crise frappant la représentation politique qu’elle exprime émanent de tous les systèmes politiques, ne se limitant pas aux gouvernements dictatoriaux mais visant aussi les démocraties représentatives qui n’écoutent pas les besoins et les opinions de l’homme de la rue ».

La récente manifestation, à Bruxelles, de simples citoyens réunis autour des intitulés « Hart boven hard » (le cœur plutôt que la rigueur) et « Tout autre chose » est la meilleure preuve de ce manque de confiance dans le monde politique. Cela explique sans doute l’importance de l’abstention lors des élections en France, par exemple.

« Simples citoyens » disions-nous et en effet l’étude démontre que les manifestants ne sont plus seulement les activistes et syndiqués « traditionnels » mais aussi la classe moyenne, les jeunes, les personnes plus âgées et autres groupes sociaux.

Et l’ont voit l’émergence de nouveaux modes de protestations : la désobéissance civile et des actions directes (blocage de routes, occupation de rues et de places dans les villes. La forme la plus récente de désobéissance civile est le fait de pirates informatiques (à ne pas confondre avec le terrorisme informatique pratiqué par des groupes en guerre contre nos démocraties) et de lanceurs d’alerte (voir wikileaks, luxleaks, etc.) contre des gouvernements et des sociétés commerciales.

Enfin, l’étude souligne que ces manifestations sont pacifiques dans leur grande majorité. La violence, le pillage et le vandalisme n’ont eu lieu que lors de 75 événements soit 8,9% des manifestations dans le monde. A rappeler aux médias de masse qui ciblent volontiers ces faits, occultant et déformant ainsi la portée réelle de ces manifestations ! On ne compte que 33 événements au cours desquels des méthodes désespérées ont été utilisées comme des grèves de la faim, l’auto-immolation ou des manifestants qui ont cousu leurs propres lèvres.

Soulignons que le phénomène de ces manifestations d’indignés ne fait que croître puisqu’en 2013, 63 % des manifestant ainsi étudiés n’ont pas obtenu satisfaction… Les questions internationales et de justice économique apparaissent comme les plus difficiles à changer, constatent les auteurs de cette étude. Cela est d’ailleurs démontré dans une autre analyse de « Global policy Watch » dont nous vous parlerons dans notre prochain article.

La mobilisation citoyenne, devenue mondiale (même si les citoyens s’adressent avant tout à leurs gouvernements nationaux) pour une véritable démocratie démontre aussi l’émergence d’une philosophie commune à tous les habitants de la planète : la recherche du bien commun, la survie de la planète, la justice pour tous basée sur l’égalité des droits, sur la dignité de la personne humaine. L’inverse de la pensée néolibérale qui exploite les ressources naturelles et humaines sans vergogne.

Cette étude ainsi que le foisonnement des initiatives que l’on a pu découvrir au Forum Social Mondial, semble bien démontrer l’émergence d’une citoyenneté mondiale, capable de créer des solidarités de combat (pacifique) sur les thèmes qui touchent tout le monde : la corruption, la finance et les multinationales prédatrices, l’urgence de sauver l’écosystème et donc la vie humaine. C’est cela, le bien commun à l’humanité.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.


La grande parade "Tout autre chose", le 29 mars 2015 à Bruxelles: une autre mobilisation citoyenne. © Photo Gabrielle Lefèvre