Arabie Saoudite : silence assourdissant d’une société confisquée

Quatre événements majeurs récents – le 11 septembre 2001, la guerre en Irak, la mort du roi Fahd et le krach de la Bourse de Riyad – questionnent l’identité de la société saoudienne, la crédibilité du pouvoir, la légitimité de la monarchie et la transparence de l’État. Pour autant, malgré de faibles signes d’ouverture, le régime exerce toujours une forte emprise sur la société, empêchant toute expression citoyenne ou contestataire.

Monarchie où le roi est également à la tête du gouvernement, l’Arabie saoudite semble à première vue être en mouvement. Au cours des premières années du 21 e siècle, quatre événements majeurs ont en apparence ébranlé la conscience du peuple saoudien, et plus spécifiquement celle de la jeunesse : le 11 septembre, la guerre en Irak, la mort du roi Fahd et le krach spectaculaire de la bourse de Riyad. Et chacun de ces événements aurait, à sa manière, contribué à faire germer un début de conscience populaire chez ce jeune peuple.

Quatre « tremblements de terre »

Le 11 septembre, cet événement « impossible et inimaginable [1] », a remis en question la relation entre les citoyens saoudiens et leur indéfinissable identité, quinze jeunes Saoudiens faisant partie des dix-neuf kamikazes qui ont attaqué les Twin Towers. A partir du séisme du 11 septembre, une série d’événements se sont enchaînés qui ont eu un impact non négligeable sur l’Arabie saoudite, à commencer par la riposte américaine contre le régime taliban en Afghanistan, désignée par l’Administration Bush sous le nom de « guerre contre la terreur ». Vint dans la foulée, au sein du royaume saoudien, l’accélération de l’action d’al-Qaeda contre le régime des Al Saoud, comme en témoignent les attentats massifs du 12 mai 2003 et l’assassinat dans le pays de ressortissants occidentaux.

Entamé par des prêcheurs et des universitaires, un débat sur la question de l’identité nationale a abouti, en 2004, à la création du Centre du dialogue national. L’invasion américaine de l’Irak a en effet amené les Saoudiens à interroger la « crédibilité » de leur régime politique. C’est que malgré la mobilisation américaine dans la région début 2003, le roi Abdullah, alors prince héritier, avait annoncé qu’« il n’y aurait pas de guerre », et que « l’Arabie saoudite interviendrait si les Etats-Unis attaquaient l’Irak ». Déclarations qui sont bien évidemment restées lettre morte. Des fuites, faisant état de l’appui logistique apporté par le pouvoir à l’armée américaine ont également largement circulé dans le pays.

Par la suite, la mort du roi Fahd en août 2005 a plus que jamais braqué les projecteurs sur l’énigmatique succession à la tête du pouvoir. Successeur de son frère, le roi Abdullah mit en œuvre une série de mesures triviales qualifiées de « réformes » par les médias officiels. Et quelques mois plus tard était annoncée la création – sans referendum – du Majlis al-bay‘a (conseil de l’allégeance), un organisme au rôle relativement flou, constitué dans une large mesure de membres de la famille royale et chargé de choisir un roi en cas de disparition du souverain.

Trop belles pour être vraies, les annonces de « réformes » du nouveau roi Abdullah n’ont pas résisté longtemps aux défaillances du système. Quelques mois après son arrivée au pouvoir, la bourse de Riyad connut une chute spectaculaire et surtout douloureuse pour les centaines de milliers de familles de la classe moyenne qui ont vu fondre leurs avoirs en quelques secondes. Sur fond de colère grandissante, des rumeurs et des histoires populaires sur les « requins [2] ont alors commencé à circuler dans une société choquée et qui désespère de connaître la « vérité ».

En somme, ces quatre événements majeurs correspondent à quatre niveaux d’analyse distincts : l’identité de la société, la crédibilité du pouvoir politique, la légitimité du régime et enfin la transparence au sein du pouvoir. Ces quatre sujets apparaissent comme les questions les plus lancinantes posées par la situation en Arabie saoudite. Si leur développement dépasse le cadre de cet article, consacré principalement à la relation entre société et pouvoir et à la société civile en Arabie saoudite, il importe de les avoir à l’esprit pour comprendre l’origine de la situation actuelle.

Budget en hausse, étudiants à l’étranger…

En août 2007, deux ans se sont écoulés depuis l’arrivée au pouvoir du roi Abdullah. Publié le 18 décembre 2006, le budget de l’Etat en prévision de l’année 2007 fut exceptionnel, en fait, le plus important de toute l’histoire du pays : 101,3 milliards de dollars, soit 12 milliards de dollars de plus qu’en 2006. Cet important surplus budgétaire a permis au gouvernement de lancer une série de projets d’infrastructure dans les différentes régions du pays, le plus souvent à l’occasion de visites du roi dans des zones n’ayant pas eu cet honneur depuis au moins trois décennies. Au cours de ses visites dans les périphéries (notamment le Sud et le Nord, régions les plus défavorisées), le roi Abdullah a mis en scène un « nouveau discours », fait de termes tels que « unité nationale », « citoyenneté » ou encore « justice » et « redistribution équitable des richesses ».

Cette même année, malgré la mise en chantier récente de plusieurs universités, le ministère de l’Enseignement supérieur a continué à envoyer des étudiants saoudiens à l’étranger. Environ 30 000 jeunes Saoudiens sont ainsi partis étudier à l’étranger, dont une majorité écrasante aux Etats-Unis. L’objectif officiellement annoncé par le ministère est de former des Saoudiens dans les domaines les plus sollicités par le marché du travail ; mais l’augmentation du nombre d’étudiants à l’étranger semble surtout faire partie d’une stratégie d’ensemble visant à éloigner les jeunes des zones d’attraction d’al-Qaeda, en Irak et en Afghanistan.

Pouvoir, société et mémoire

Deux éléments majeurs permettent de comprendre le rapport que les « Saoudiens [3] » entretiennent actuellement avec leur pouvoir politique. Premièrement, la version officielle de l’histoire du pays ne correspond pas à la version populaire, celle-là même qui est racontée par les parents et les grands-parents à la jeune génération, et que les sciences humaines désignent par le concept de « narrations alternatives » (cf. les travaux de Madhawi Al-Rasheed et Robert Viatlis). Mais, cela est vrai seulement pour la première partie de l’histoire du pays, en particulier pour la période qui s’étend des années 1920 aux années 1960. Ce n’est en effet qu’à partir des années 1960, que la version officielle de l’histoire a fini par s’imposer sur les mémoires populaires, en l’absence de sources d’information autres que celles contrôlées par le pouvoir politique, et en partie à cause de très importants changements sociaux associés à l’urbanisation massive qu’a connue le pays. Cette relation fondée sur « l’absence de vérité » a ensuite connu un important remaniement en raison de la révolution de l’information dans la deuxième moitié des années 1990.

Le deuxième facteur – qui pourrait sans doute être le plus important – qui a façonné la relation entre société et pouvoir tient au fait que l’Arabie saoudite est un « Etat rentier » (Luciani, 1987). Le pétrole, qui est pratiquement la seule source de revenus de l’Etat, renforce considérablement la position du régime à travers des réseaux complexes de relations locales et internationales. Sur le plan intérieur, les liens que la famille royale a tissés avec les grandes familles commerçantes ont abouti à la formation d’une sorte de monopole de redistribution « auto-redirigée » des pétrodollars (Ménoret, 2003).

Le peuple d’Arabie saoudite – véritable société de « consommation » (par opposition à « production ») – dépend ainsi presque totalement de ces réseaux. Cela explique également que le régime politique se trouve dans une situation où il jouit d’une forme inachevée de légitimité que l’on peut appeler « légitimité de dépendance ». Rappelons cependant que cette relation de dépendance n’est pas directe : elle passe par des réseaux de monopoles et de redirection de la rente fondés par le régime à l’ombre d’une façade gouvernementale, et caractérisés par un haut niveau de clientélisme, de favoritisme et de corruption.

Evolution de la société civile

Ces données sociohistoriques nous incitent à poser la question suivante : y a-t-il des institutions de la société civile susceptibles de contrebalancer les réseaux omniprésents du pouvoir ? Force est de constater que la réponse est malheureusement négative. Jusqu’ici, le régime a toujours réussi, grâce à trois stratégies distinctes, à empêcher l’émergence d’institutions de la société civile. Ces trois stratégies correspondent en fait à trois grandes phases de l’histoire de l’Etat moderne.

La première de ces stratégies a été la répression des membres des partis de gauche [4] en forte expansion dans les années 1960 et 1970. La deuxième stratégie adoptée par le gouvernement a été la cooptation d’activistes issus de la mouvance « islamiste », ceux-là même qui ont mené en 1990-1991 le mouvement d’opposition, à l’appel du roi défunt Fahd, aux troupes américaines, en vue de protéger le pays contre le danger virtuel de l’invasion de l’Arabie par les troupes irakiennes massées au Koweït. Jetés en prison dans un premier temps, ces activistes ont ensuite largement été cooptés par le pouvoir afin de récupérer leur popularité et leur influence sur le public, et développent maintenant un discours très proches de celui du régime politique.

Enfin, la troisième stratégie est l’institutionnalisation de toute tentative populaire cherchant à impulser des changements sociopolitiques dans le pays. On a connu ces dernières années deux exemples liés à telle stratégie : le premier est la fondation du Centre du dialogue national, en juin 2003, afin de neutraliser l’inévitable débat (et ses imprévisibles conséquences) sur la question de l’identité nationale mené principalement par des « prêcheurs » et des « universitaires » après les attentats du 12 mai 2003. Le second réside dans la fondation de l’Association nationale des droits de l’homme, sous la forme d’un organisme gouvernemental sans réel moyen d’action. Cette association ne se contente d’ailleurs actuellement que de résoudre des problèmes de droit civil (les divorces) et de société (les orphelins), et publie continuellement des rapports complaisants, favorisant la continuité de la répression de la liberté d’expression.

Somme toute, la situation actuelle n’est pas favorable à l’émergence d’organisations de la société civile, et se caractérise par l’absence de liberté d’expression, la marginalisation des minorités religieuses et des immigrés, l’interdiction des assemblées et associations, le manque de transparence budgétaire et l’absence totale de participation populaire. Le geste symbolique du roi Abdullah après son arrivée au pouvoir libérant trois militants politiques n’a pas connu de suite plus importante, et a donc perdu toute valeur. D’ici à un avenir prévisible, il semble que la situation en Arabie Saoudite continuera à tourner en rond.

Bibliographie

Luciani Giacomo (1987), The Rentier State, Londres, Croom Helm.

Ménoret Pascal (2003), L’énigme saoudienne, Paris, La Découverte.


Notes

[1Jean Baudrillard, « L’esprit du terrorisme », Le Monde du 2/11/2001.

[2Le terme de « requin » est employé par les Saoudiens pour désigner les acteurs « invisibles » de la scène sociopolitique. »

[3Le nom du pays – et par conséquent la dénomination de ses habitants – est dérivé du nom de la famille royale.

[4L’existence de partis politiques n’a jamais été permise, et donc ils ne sont pas protégés par la loi.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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