Yémen

Appliquer le modèle de l’État islamique au Yémen ?

Le 8 août dernier, quatorze soldats en permission voyageant dans un autobus civil étaient assassinés dans la province orientale de l’Hadramaout par des hommes armés se revendiquant d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA). L’apparente impuissance de l’État central à réguler cette violence, comme la volonté de l’organisation de créer une base territoriale à l’instar de ce qui se passe en Irak et en Syrie, jettent une lumière crue sur la dynamique djihadiste au Proche-Orient.

Quelque peu reléguée au second plan par les chancelleries et les médias depuis la proclamation de l’État islamique par Abou Bakr Al-Baghdadi en Irak et Syrie, la question de l’emprise djihadiste au Yémen reste pourtant d’actualité. S’il ne semble pas encore en mesure d’ébranler directement le pouvoir à Sanaa, contrairement à la rébellion houthiste qui mobilise depuis le 18 août ses milliers de partisans dans la capitale en appelant à la chute du gouvernement, l’activisme d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) s’incarne néanmoins dans des gains territoriaux significatifs. Le lancement d’une vaste campagne militaire en avril 2014 n’a manifestement pas permis d’inverser la dynamique. L’organisation djihadiste est engagée dans une logique de professionnalisation et de gestion locale qui menace directement les relais de l’État central dans certaines de ses périphéries.

Une guérilla efficace

Fondé en 2009, AQPA, fusion des branches saoudienne et yéménite d’Al-Qaida, a œuvré simultanément sur deux fronts. Les attaques contre les « intérêts étrangers » d’une part, et de façon plus massive — et, il est vrai, plus efficace — les opérations contre l’appareil sécuritaire, d’autre part. Assassinats ciblés, embuscades, attentats-suicides contre des bâtiments officiels ou parades militaires ont manifestement éloigné AQPA d’une stratégie dite « terroriste » qui se caractérise avant tout par une violence indiscriminée faisant principalement des victimes civiles. Pour l’essentiel, AQPA incarne donc un mouvement de guérilla agissant par les armes contre le pouvoir et ses alliés, eux aussi armés. En décembre 2013, les attaques contre le ministère de la défense et l’hôpital militaire à Sanaa faisaient 56 morts, dont des médecins et des civils. Les vidéos de l’assaut montrant les djihadistes s’acharnant sur des infirmières blessées avait amené Qasim Al-Raymi, chargé des opérations armées d’AQPA, à publier une vidéo d’excuses. Cette volonté d’apparaître comme épargnant les civils explique sans doute la résilience face aux offensives militaires successives menées depuis Sanaa, en partenariat avec les États-Unis et l’Arabie saoudite.

Plus encore, la répression gouvernementale ainsi que le recours fréquent aux drones par les Américains pour frapper les militants djihadistes ont renforcé l’assise de ces derniers et légitimé pour une part leur stratégie violente. Ainsi, une semaine après l’attaque contre l’hôpital militaire, alors que la dernière opération d’AQPA était vivement critiquée, l’armée américaine bombardait dans le centre du pays une assemblée célébrant un mariage, faisant quinze morts. Les nombreuses victimes civiles de bombardements américains ou de la répression ont indéniablement donné du crédit à la propagande djihadiste orchestrée par Al-Malahim, l’organe de communication d’AQPA, et relayée sur plusieurs sites internet. Enfin, en dehors des morts du Yéméno-Américain Anwar Al-Awlaqi tué en 2011 et du Saoudien Said Al-Shihri en 2013, le leadership d’AQPA n’a été que peu affecté, illustrant, au-delà des questions éthiques posées, les limites évidentes du recours aux drones [1]. Dans le même temps, différentes évasions de militants de prisons à Sanaa ou Aden sont venues renforcer les capacités d’encadrement du mouvement djihadiste.

La (re)confessionnalisation de la société

Toujours d’actualité, la logique de guérilla d’AQPA a néanmoins progressivement connu deux inflexions significatives. La première concerne l’intégration de plus en plus manifeste d’une dynamique anti-chiite. Le processus de confessionnalisation de la politique à l’échelle régionale, tout comme la propension du régime finissant de l’ancien président Ali Abdallah Saleh à renvoyer la rébellion houthiste qu’il combattait depuis 2004 à son identité chiite et instrumentalisant les islamistes sunnites ont contribué à polariser la scène politique autour du référent confessionnel. Le régime républicain avait pourtant, depuis les années 1970, largement contribué à minimiser les différences confessionnelles, particulièrement entre le tiers de la population d’origine zaydite-chiite (duquel l’essentiel des élites est issu) [2] et la majorité sunnite [3]. Cette reconfessionnalisation engagée au cours de la dernière décennie s’est par conséquent faite à rebours d’une transaction historique fondamentale qui faisait la spécificité de la société yéménite.

Dix ans de reconfessionnalisation, ainsi que les retombées des conflits syrien et irakien ont amené les djihadistes à justifier l’assassinat de quatorze soldats dans l’Hadramaout par l’origine zaydite-chiite supposée de ces derniers. Mis de côté dans le bus qui les transportait, puis pour certains égorgés, ces soldats sont devenus les symboles de tensions que chaque partie s’évertue à construire comme confessionnelles, niant alors d’autres lignes de fractures fondamentales, particulièrement entre soutiens de l’ancien régime et partisans du processus révolutionnaire lancé en 2011.

Avant l’attaque contre les soldats, le blocus puis l’évacuation de l’énorme institut salafi de Dammaj avait, en janvier 2014, illustré l’emprise du mouvement houthiste zaydite-chiite et son passage vers une stratégie offensive vis-à-vis de ses rivaux sunnites et leurs alliés tribaux. La polarisation confessionnelle s’est vue alimentée simultanément par deux islamismes, l’un sunnite, l’autre chiite. Elle s’incarne dans une violence qui se banalise et construit dorénavant une figure de l’inimitié sur la base d’une identité religieuse réelle ou supposée. Preuve de l’inanité d’une telle segmentation confessionnelle dans une société qui a connu un processus de convergence religieuse, un témoin affirmait que l’un des quatorze soldats tués était affilié au parti salafiste Al-Rashad.

« Bonne gouvernance » djihadiste

La seconde inflexion connue par la guérilla AQPA concerne la logique des gains territoriaux. Dès 2011, au plus fort de la mobilisation pacifique contre Saleh, AQPA déclarait la formation d’un émirat islamique, dans la province méridionale d’Abyan, à l’est d’Aden. Il avait alors profité (comme les houthistes à Saada) des scissions au sein de l’armée et de la concentration des forces encore loyales à Saleh autour de la capitale pour protéger le cœur du pouvoir. En retour, celui-ci avait ponctuellement tenté de lancer au printemps 2011 une offensive contre les islamistes armés sunnites pour se relégitimer aux yeux de la communauté internationale, en vain. Pour les djihadistes, cette expérience de gestion locale de quelques mois avait conduit à la mise en avant d’un nouveau nom : Ansar Al-Sharia (« les partisans de la loi islamique ») qui existait en parallèle avec AQPA. De l’aveu de l’un des dirigeants du mouvement, Adel Al-Abab, c’était là avant tout une stratégie de communication. Il soulignait par ailleurs combien son mouvement, en prenant le pouvoir localement, était amené à administrer divers services publics : l’eau mais aussi le ramassage des ordures, en plus de la justice et de la sécurité. Ansar Al-Sharia et AQPA devaient alors faire la preuve de leur « bonne gouvernance » et non plus seulement de leur efficacité militaire et communicationnelle.

Faut-il faire allégeance au calife Al-Baghdadi ?

La logique des gains territoriaux, qu’Oussama Ben Laden considérait en son temps comme potentiellement contre-productive dans la mesure où elle exposait les combattants à la répression et exigeait une longue préparation [4], n’est évidemment pas l’apanage d’AQPA. Du Mali au Yémen en passant par le Pakistan, elle constitue une tendance forte du courant djihadiste et a trouvé en l’État islamique d’Abou Bakr Al-Baghdadi son modèle. Ce dernier ne fait toutefois pas l’unanimité et génère quelques débats au sein d’AQPA. Les appels d’Al-Baghdadi à lui faire allégeance n’ont été relayés au Yémen que par des figures islamistes assez secondaires, telles Abd Al-Majid Al-Raymi, qui n’est pas identifié à AQPA. Dans une vidéo diffusée mi-août 2014, Ibrahim Al-Rubaysh, ancien détenu saoudien de Guantanamo et influent juriste d’AQPA en fuite au Yémen, affirmait son soutien à l’effort de guerre de l’État islamique contre les chiites et les Américains mais refusait implicitement d’être placé sous son commandement. Jalal Al-Balaidi, qui a joué un rôle de premier plan dans l’éphémère émirat islamique établi dans sa région d’origine, Abyan, en 2011-2012, est pour sa part considéré comme adepte d’un rapprochement plus concret avec l’État islamique. C’est lui qui, réfugié au Hadramaout, a organisé l’attaque contre les quatorze soldats en permission.

L’offensive d’AQPA dans la province yéménite orientale de l’Hadramaout, riche de ses hydrocarbures et de ses rapports privilégiés avec l’Arabie saoudite, succède à divers gains territoriaux dans les régions de Shabwa, Abyan et Al-Baydha. Partout, dans les villes hadramies d’Al-Qatan, Ghayl Ba Wazir et Al-Hawta, en dépit de certaines avancées de l’armée, les djihadistes communiquent sur leur ancrage ainsi que sur leur capacité de se mouvoir librement. Vidéos de rassemblements, photos du drapeau noir devant des bâtiments officiels signalent les prises de contrôle. Ils indiquent également une volonté de banaliser une organisation qui se projette comme respectable et professionnelle et qui entend ce faisant apparaître comme une alternative à un État yéménite en crise profonde. Toutefois, les accès de brutalité, telles l’attaque contre l’hôpital militaire en décembre 2013 et celle contre les quatorze soldats dans l’Hadramaout contrarient cet objectif tout en favorisant les tensions internes au leadership et la concurrence entre les nombreux dirigeants.


Notes

[1Sur la stratégie américaine des drones, voir Jeremy Scahill, Dirty Wars. Le nouvel art de la guerre, Lux éditions, Paris, 2014.

[2Le zaydisme est une branche minoritaire du chiisme qui ne reconnaît qu’une lignée de cinq imams, contrairement à la branche majoritaire du chiisme duodécimain, dominante notamment en Iran, qui en accepte douze. Elle n’existe pratiquement qu’au Yémen.

[3Laurent Bonnefoy, « Les identités religieuses contemporaines au Yémen : convergence, résistances et instrumentalisations », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (Remmm), n° 121-122, avril 2008 ; p. 199-213.

[4Sur la position d’Oussama Ben Laden au sujet des conquêtes territoriales et de ses implications pour l’État islamique d’Abou Bakr al-Baghdadi, voir notamment Thomas Joscelyn, « Analysis : Al Qaeda attempts to undermine new Islamic State with old video of Osama bin Laden”, The Long War Journal, 15 juillet 2014.


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