Anthropologie des prédations foncières. Entreprises minières et pouvoirs locaux

Michèle Leclerc-Olive (sous la direction), Anthropologie des prédations foncières. Entreprises minières et pouvoirs locaux, France, 2017, éditions des archives contemporaines.

Ce livre, basé sur deux colloques, tenus en 2013 et 2014, entend examiner le phénomène néolibéral et les pratiques néocoloniales « à partir de ses marges » (page vii) et de l’exploitation minière. Basées sur des études de cas essentiellement africains, les neuf contributions réunies ici explorent l’écheveau complexe des rapports conflictuels autour de l’extraction minière.

Emmanuelle Piccoli s’intéresse à la résistance populaire à la mine de Yanacocha, au Pérou, « la plus grande exploitation aurifère du continent (projet à ciel ouvert) » ; résistance où s’imbriquent divers « champs de batailles » juridique, technico-scientifique, politique, etc. (pages 16 et suivantes). Sylvie Capitant, pour sa part, aborde la contestation minière au Burkina Faso. Elle fait notamment ressortir des mobilisations un « sentiment de l’inacceptable », ainsi que l’apparent paradoxe d’un rapport aux autorités publiques où se mêlent défiance et attentes de protection de leurs intérêts auprès de la société minière (page 43). Plutôt qu’à un affaiblissement des États, Lila Chouli, Alain Deneault et Michèle Leclerc-Olive, nous invitent, à partir de l’exemple du Mali, à réfléchir en fonction d’une reconfiguration des États. Celle-ci passe par l’intériorisation de l’autorité « Toronto » - à savoir la bourse canadienne où sont inscrites la plupart des sociétés minières -, par l’État malien. Avec pour conséquence, une redéfinition des questions politiques en termes d’actionnariat et de gestion (pages 69 et suivantes).

De manière générale, l’originalité et l’intérêt de cet essai résident dans son regard anthropologique et l’attention particulière qui y est portée au discours et à l’ « appareillage conceptuel (finance, société civile, développement durable, etc.) [qui] est d’abord un projet politique avant d’être une grille de lecture » (page xvii). Cela permet de dé-naturaliser les évidences langagières et de questionner ce que Michèle Leclerc-Olive nomme les « épistémologies néolibérales ». En effet, les concepts et les outils techniques pour mesurer la valeur, les impacts (études d’impacts environnementaux (EIE)) et les compensations, loin d’être neutres, « sont affiliés à l’ensemble de l’appareil théorique auquel ils sont empruntés » (page 112).

Dès lors, dans les EIE menées par Yanacocha, « il ne s’agira jamais d’une évaluation de la viabilité du projet, celle-ci ayant été affirmée politiquement en amont » (page 21), tandis que Michèle Leclerc-Olive montre que « la logique sous-jacente aux procédures de compensation est analogue aux techniques de la finance conventionnelle » (page 115). Et Emmanuelle Piccoli d’évoquer une « science entrepreneuriale », (page 20), alors que Stuart Kirsch, sur base notamment de l’utilisation « d’oxymores entrepreneuriaux » - « charbon propre », « exploitation minière durable » - va jusqu’à parler de « contre-science qui défend les intérêts et les objectifs de l’industrie » (pages 123 et suivantes).

Au fil des pages, la notion clé de « public » ne cesse d’être interrogée, pour faire entendre sa polysémie. Cette interrogation permet « de déplacer le regard, de reformuler les enjeux, de qualifier l’injustice, voire de libérer les imaginaires » (page 100). Cela oblige, en outre, à désenclaver le « public » de l’institution étatique, et contribue de la sorte à la repolitisation de la réflexion et de l’action.


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