Amour des ennemis et luttes sociales

Qu’est ce que le sociologue peut apporter comme réflexion sur l’amour des ennemis, précepte évangélique lié à une attitude personnelle, qui relève plutôt de la psychologie ? Le fait que la question ne se pose pas uniquement en termes de relations individuelles. Certes, l’ennemi peut être celui qui a causé directement un tort à une autre personne, mais il peut être aussi un être collectif, c’est à dire un groupe social, ethnique ou national. D’où la question de l’origine de l’inimitié et la complexité du problème quand on la pose à ce niveau.

Même collectif, l’ennemi est généralement désigné par son caractère de visibilité immédiate : deux nations qui s’affrontent, deux peuples, deux ethnies, sans que l’on recherche bien profondément les causes des affrontements. Or ces dernières se situent, la plupart du temps, bien au delà de ce qui est perceptible par les acteurs sociaux. Ainsi, durant les deux guerres mondiales, c’est le nationalisme qui fut mis en exergue et non les intérêts économiques. Dans le drame du Rwanda, on parla surtout des contradictions entre ethnies, soulignant rarement le fait que les victimes n’appartenaient pas toutes à un seul des groupes et moins encore le fondement économique de la tragédie.

Par ailleurs, même s’il s’agit de confrontations entre nations ou peuples, la recherche des véritables responsabilités est une démarche importante pour déterminer la nature de l’ennemi. En effet, pour mobiliser des forces affectives, on se sert de raccourcis : c’est tout un groupe qui est diabolisé, alors que c’est une minorité de pouvoir qui prend les décisions. Ainsi, parler d’un peuple déïcide à propos des Juifs servait bien des intérêts au Moyen âge. Sataniser les Serbes ne valut guère mieux, lors de la guerre du Kosovo, car cela justifiait les « frappes » de l’OTAN, sélectivement décidées en fonction d’objectifs situés bien au delà de la situation locale.

Ceci dit, nous aimerions nous concentrer sur un aspect précis, celui des luttes sociales. Peut-on aimer ses ennemis et être engagé dans un combat pour la justice, sans se contredire ? En effet, au sein du christianisme, les deux dimensions existent. Disons-le clairement : peut-on en même temps prôner l’amour du prochain et donc des ennemis, tout en prenant une part active dans la défense des opprimés au sein d’une lutte des classes ?

1. Peut-on aujourd’hui parler de luttes de classes ?

Le terme de luttes de classes paraît aujourd’hui bien dépassé. En effet, le système socio-politique qui l’utilisa pour justifier, non seulement une véritable action de transformation sociale, mais aussi le maintien d’un régime politique autoritaire, a pratiquement disparu avec la chute du mur de Berlin. Pire, les catégories d’analyse sociale qu’il véhiculait semblent avoir basculé elles aussi. Alors, pourquoi les remettre en valeur ?

Par ailleurs, la notion même de classe a bien changé. Nous n’en sommes plus à l’opposition entre une bourgeoisie fruit de l’économie marchande et un prolétariat industriel. Les classes se sont qualitativement diversifiées. Ceux qu’on appelle les « cols blancs » sont devenus plus nombreux que les « cols bleus », avec l’accroissement des services et des nouvelles technologies. Robert Reich, l’ancien ministre du travail aux Etats Unis et professeur à Harvard, par exemple, cite l’apparition d’un nouveau groupe social, qu’il appelle les manipulateurs de symboles, c’est à dire tous ceux qui opèrent dans le domaine financier ou informatique. Enfin, si nous jetons un regard sur les continents du Sud, nous constatons que la majeure partie de l’activité économique semble échapper à une telle conceptualisation. En effet, le secteur dit informel, les paysans sans terre ou les petits paysans parcellaires forment l’essentiel des producteurs, dans une situation de grande fluidité sociale, les individus passant d’une catégorie à l’autre.

Il ne faut pas se cacher qu’il existe une certaine crise des paramètres en sociologie. Il n’est pas simple, en effet, de rendre compte des situations nouvelles et surtout d’en faire la théorie. Cela va si loin, que certains estiment que les sciences sociales ne peuvent pas se hisser à ce niveau et qu’elles doivent se contenter de décrire les phénomènes, sans essayer de les expliquer. C’est bien ce que propose le courant dit postmoderne. Tout cela peut être bien utile à un moment où les luttes sociales restent fragmentées, alors même que le système économique se mondialise.

En effet, la construction de l’économie mondiale contemporaine s’est orientée depuis la fin des années 1970, vers un modèle néo-libéral, sous l’influence de ce qu’on a appelé le Consensus de Washington. Les pactes sociaux de l’après-guerre entre employeurs, travailleurs et Etat, qui avaient été conquis après des décennies de luttes sociales, ont été progressivement affaiblis. Il s’agissait de renforcer l’accumulation du capital, suite à un ralentissement de l’accroissement de productivité. Dans le Tiers Monde, le grand projet de développement national (que Samir Amin appelle le modèle de Bandoeng, du nom de la conférence tenue après la décolonisation des pays d’Afrique et d’Asie et qu’en Amérique latine on nomma desarrollismo ou le « développementisme »), s’épuisa rapidement sous l’effet des rapports économiques inégaux entre le Nord et le Sud. Quant au projet socialiste, tel qu’il se réalisa en Europe de l’Est, il s’effondra sous le poids des pressions extérieures et de ses propres contradictions. Le capitalisme triomphant pouvait alors se présenter comme le seul système possible, sans alternatives.

Or, un simple regard sur l’état du monde montre que le troisième millénaire s’ouvre sur une situation économique bien peu brillante. Jamais le nombre de pauvres n’a été aussi grand. La Banque mondiale s’en inquiète depuis une quinzaine d’années. Jamais les inégalités n’ont été aussi considérables. Le Président Clinton en rendit compte à Davos, lors de la réunion annuelle des plus riches du monde, en janvier 2000. Le moins qu’on puisse dire, est que si l’économie consiste à assurer à tous les êtres humains les bases matérielles nécessaires à leur vie matérielle et culturelle, le système actuel se caractérise par son inefficacité. Or, ces conséquences sociales ne sont pas le fait d’un phénomène naturel, mais d’une construction sociale. C’est la logique de l’économie de marché capitaliste qui porte en elle-même les contradictions et les injustices.

Il existe, en effet, une lutte intense entre ceux qui promeuvent l’accumulation du capital, aujourd’hui surtout financier, et ceux qui vivent de leur travail. Ces derniers sont de plus en plus diversifiés, ce qui donne l’impression qu’une analyse de classe est obsolète, dans la mesure où on la fixe sur l’image de l’industrialisation du XIXe siècle. En Occident, la diminution des avantages sociaux, la flexibilité, le chômage, les bas salaires, les délocalisations, ont marqué la dimension sociale du phénomène. Culturellement parlant, la publicité en faveur d’une consommation basée sur la création de désirs plus que sur la satisfaction des besoins, a couronné l’ensemble. Dans le Sud, la sous-traitance dans des conditions inhumaines et les rapports indirects capital/travail, par divers mécanismes, tels la fixation des prix des matières premières et des produits agricoles, le poids de la dette, le rapatriement des profits capitalistes, l’évasion des capitaux locaux, etc., réduisent la part des travailleurs dans le produit social et permettent une énorme ponction financière du Nord sur le Sud. Voilà les aspects que revêt aujourd’hui l’offensive du capital contre le travail, afin d’accroître sa part dans la répartition des richesses.

Elle s’est d’ailleurs exercée aussi contre l’Etat régulateur qui était le garant des pactes sociaux. Les privatisations tous azimuts ont souvent, non seulement fait reculer considérablement l’idée du service public, mais aussi, surtout dans le Sud, permis aux détenteurs du capital, locaux ou extérieurs, de faire main basse à bon compte sur le patrimoine collectif.

Dire que la lutte des classes est un concept du passé est donc une manière commode de refuser de voir qu’elle s’est simplement transformée. Par conséquent, il n’est pas question d’abandonner la lutte. Au contraire, il faut l’intensifier, car seul un autre rapport de force peut faire changer la réalité. Face à la mondialisation d’une économie dominée par le capital, il faut mondialiser les résistances et les luttes et c’est cela que l’on voit poindre, avec des événements comme ceux de Seattle [1]. Il est d’ailleurs important de bien analyser la situation, afin de déterminer le plus clairement possible, quels sont les acteurs individuels ou sociaux qui interviennent dans cette confrontation faisant aujourd’hui tant de victimes. Pour les uns cette dernière reste souvent très abstraite : placer des capitaux, spéculer en bourse, déplacer des lieux de production, ériger les lois du fonctionnement économique, alors que pour les autres elle se traduit dans le concret par la pauvreté, l’angoisse de l’avenir, l’exclusion, la misère.

Jésus dans la société palestinienne a nommément désigné ceux qui étaient à l’origine de l’oppression du peuple des a’himsas (les pauvres). Il s’agissait, sur le plan économique, des grands marchands et propriétaires, les sadducéens (membres du Sanhédrin) et aussi de l’Etat tributaire absorbant une très grande partie du produit social ; sur le plan politique, du sanhédrin et du Temple ; sur le plan religieux, de la caste sacerdotale et des grands prêtres, le tout réuni en un pouvoir local puissant, appuyé par l’idéologie politique des pharisiens et des scribes et doublé par le pouvoir colonial de Rome. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fut jugé dangereux et finalement exécuté par une coalition de tous les pouvoirs, malgré leurs intérêts divergents. Cette attitude de Jésus nous invite à découvrir quels sont les mécanismes de l’injustice et à désigner qui en sont les auteurs. La complexité de la situation mondiale rend cet exercice plus difficile et implique l’utilisation des sciences humaines. C’est la démarche qu’entreprit la théologie de la libération, par exemple. La foi chrétienne, loin de nous dissuader de désigner l’ennemi, exige au contraire que nous soyons bien clairs sur les oppositions de classes existant aujourd’hui à l’échelle mondiale. Et cependant Jésus prêcha l’amour des ennemis.

Avant de revenir sur le sujet, notons que le concept même de luttes entre classes sociales a été fortement récusé dans la pensée sociale chrétienne. Il y a pour cela plusieurs raisons, outre le fait de son origine marxiste. La première est l’identification entre le social et l’individuel. Or, lutte des classes ne signifie pas des individus qui s’agressent au coin d’une rue. Les mécanismes sont sociaux et la première exigence est de reconnaître leur existence : font partie de la lutte des classes, aussi bien les pratiques du capital financier passant d’un coin du monde à l’autre en fonction de gains immédiats, que l’organisation de syndicats ouvriers ou de mouvements paysans. Même si les acteurs individuels ne se rencontrent jamais, la lutte des classes n’en n’est pas moins une réalité. Sur le plan conceptuel, c’est donc d’abord un instrument d’analyse.

Une deuxième signification est accordée par la pensée sociale chrétienne à ce vocable, celui de la défense d’intérêts corporatistes aux dépends des autres groupes de la société. En 1983, Jean Paul II, dans son discours aux paysans du Panama, parlait de « la lutte égoïste des classes ». Or, peut-on parler de la sorte lorsqu’il s’agit de groupes opprimés socialement ? Une telle conception s’appuie sur une vision de la société analysant cette dernière en termes de strates juxtaposées dont il faut assurer une coexistence qui serait créatrice du bien commun. Or, la société capitaliste est une structure où les éléments sont articulés de manière contradictoire. Pour créer le bien commun, il faut s’attaquer à la logique capitaliste qui fait du plus fort le gagnant et de la compétitivité la valeur clé, non seulement des pratiques économiques, mais aussi de la marchandisation de tous les rapports humains collectifs.

Une troisième raison se trouve dans la subjectivisation des luttes sociales, c’est à dire leur identification avec la haine de l’ennemi, personnel ou collectif. Dans cette perspective, le concept même de lutte implique le contraire de l’amour et donc entre en contradiction avec le message évangélique. Il est vrai que certains discours de lutte contiennent des éléments de haine, qui sont inacceptables pour une conscience chrétienne. mais il ne faut pas confondre dénonciation et haine. Au psychologue de nous aider à rendre cette distinction existentiellement possible. L’évangile de Matthieu est plein d’un langage dénonciateur. En est-il pour autant haineux ?

Enfin, les luttes sociales sont souvent identifiées dans la littérature chrétienne, à l’utilisation directe de la violence. Or, il n’en n’est pas nécessairement ainsi. Disons d’abord que les méthodes de lutte des classes dominantes sont avant tout institutionnelles : les mécanismes économiques, les dispositions juridiques, l’action politique et quand il le faut, la répression, la dictature politique, la guerre. Celles des groupes sociaux subalternes deviennent violentes dans deux cas, quand la survie physique est en jeu (c’est surtout le cas des paysans), ou quand l’adversaire utilise la force répressive. Sans doute, cela n’exclut pas l’apparition de mécanismes de psychologie collective apparentés à des actions sacrificielles ou à l’explosion de haines collectives, mais les luttes sociales ne les impliquent pas obligatoirement, au contraire. Leur efficacité à long terme dépend de leur caractère non violent, c’est à dire du refus de considérer la violence comme un moyen nécessaire et intentionnellement exercé contre les personnes. L’opposition à la violence ne peut donc constituer un argument contre l’engagement dans des luttes sociales.

On pourrait dire, pour résoudre ces apparentes contradictions, que l’amour des ennemis concerne les personnes et non les systèmes. Mais, par ailleurs, tout le monde sait que ces derniers sont portés par des acteurs sociaux, c’est à dire des personnes. Alors comment faire une distinction aussi subtile, sans tomber dans l’incohérence ? La réponse est obvie : aimer l’ennemi qui s’identifie à un système haïssable consiste à lutter contre un mécanisme qui l’aliène au point de le dépouiller de son humanité. Nous y reviendrons.

2. Vouloir la conversion de l’ennemi

L’Évangile est clair : le salut des personnes ne peut venir que de leur conversion. Or, dans le domaine qui nous concerne, celle-ci consiste à rétablir une égalité de conditions entre les êtres humains : le magnificat fait nettement allusion à un renversement de l’ordre social, Zachée va distribuer la moitié de ses biens et rétablir la justice ; le jeune homme riche est invité à abandonner ses avoirs ; les béatitudes plaident en faveur de la justice ; le jugement dernier a pour paramètre le soucis matériel des pauvres.

Or, une telle conversion ne dépend pas uniquement de l’attitude individuelles. Il est indispensable que les personnes puissent d’abord être conscientes du rôle exact qu’elles jouent dans la construction d’un système d’injustice et qu’elles soient ensuite capables de contribuer à le changer. Or, cela dépend de l’organisation sociale des systèmes économiques et des idéologies qui les soutiennent. En effet, si l’on est persuadé que l’économie de marché capitaliste est la meilleure organisation possible, que la liberté du marché étant la mère de toutes les libertés est donc le fondement de la démocratie, que l’initiative individuelle est la base exclusive de l’activité économique, « la main invisible » régulant en dernière instance les principaux déséquilibres sociaux, on est prêt à considérer les effets négatifs du capitalisme comme accidentels et donc remédiables. L’amour du prochain consiste alors à en corriger les défauts. Ce fut le discours des deux derniers directeurs du FMI et de la Banque mondiale, qui sur base d’un discours religieux, justifiaient l’agir de ces deux institutions clés de la mondialisation capitaliste.

Si l’idéologie peut être transformée par l’analyse, il n’en n’est pas de même des rapports sociaux. Ici c’est la force respective des termes du rapport qui compte. Il est frappant de constater que les acteurs économiques du « capitalisme à visage humain », tant célébré par les tenants de la « Troisième voie », soient les mêmes qui pratiquent un capitalisme sauvage, là où la surexploitation du travail reste possible. Il ne suffit pas de convertir les coeurs. La pire des situation est quand d’excellentes personnes sont en charge de mauvaises institutions. Un entrepreneur de Santo Domingo, témoin de Jéhowa, faisant le porte à porte tous les dimanches pour convertir son prochain, disait : « J’appelle mes ouvriers des magiciens, car je ne sais pas comment ils peuvent vivre avec les salaires que je leur donne ». Un banquier belge en charge du marché de l’Asie de l’Est, homme de grande culture et excellent père de famille, avait pour consigne de n’investir qu’à condition de récupérer le capital en moins de trois ans, ce qui évidemment signifiait un degré majeur d’exploitation. Lorsque le rapport est structurellement inégal, seule une lutte sociale peut le faire changer.

Aimer son ennemi signifie donc vouloir sa conversion , c’est à dire lui faire prendre conscience de sa responsabilité dans la construction des injustices, mais aussi mener une lutte qui fasse changer le rapport qui, si il a le propos de se convertir, lui rende le processus possible. Tant qu’il reste prisonnier du système ou tant qu’il met ses intérêts au dessus de la justice, il ne peut se convertir. Le développement de spiritualités de substitution, soit isolant l’individu de son contexte, comme on le voit dans certains mouvements charismatiques catholiques ou protestants ou, pire encore, exaltant l’excellence des élites conductrices des sociétés, comme l’Opus Dei ou d’autres institutions semblables, ne peuvent que renforcer les rapports sociaux existants et faire croire, comme dans la Palestine du temps de Jésus, que les ennemis des pauvres sont les élus de Dieu.

3. La réconciliation, forme d’amour des ennemis

Nul doute que la réconciliation ne soit une manière de témoigner l’amour. Et si l’amour doit s’adresser aux ennemis, la réconciliation avec ces derniers est aussi nécessaire. Mais, une fois de plus, il ne s’agit pas seulement d’un processus individuel. Quand la dimension est sociale, elle exige aussi des solutions de cette nature. Transformer un rétablissement de rapports sociaux en une addition d’attitudes individuelles est une manière de faire peser sur les consciences le poids des changements sociaux et donc d’ignorer leur consistance réelle. Ainsi, lorsqu’au Nicaragua, la guerre civile prit fin, la réconciliation devint un leitmotiev du nouveau pouvoir politique. Mais il s’agissait, entre autres, de demander aux paysans parcellaires de se réconcilier avec les propriétaires revenus dans les bagages de la contre-révolution et désireux de reprendre leurs terres, donc de reconstruire les rapports sociaux antérieurs. Au Chili, l’appel à la réconciliation s’appuyait sur la loi d’impunité, signifiant l’oubli des conditions politiques dans lesquelles le « miracle économique » néo-libéral s’était construit. La réconciliation devient alors l’idéologie des classes dominantes.

Il n’y a pas de réconciliation possible sans transformation parallèle des conditions qui ont été à l’origine du conflit et donc de l’inimitié. La première exigence est la reconnaissance des torts, qui peut être suivie par le pardon et ensuite par la réconciliation.

4. Aimer ses ennemis, c’est construire un univers social qui leur permette de récupérer leur humanité

Il est parfois désarmant de constater combien des individus peuvent à ce point être déformés par l’univers social dans lequel ils vivent, qu’ils sont devenus incapables de percevoir les dégâts de leurs pratiques économiques. Ils identifient leurs intérêts de classe au bien commun. Ils se constituent objectivement en ennemis des pauvres et voudraient que ces derniers leur soient reconnaissants de leur éventuelle pitié, quand ils veulent bien les voir, ou des « programmes de lutte contre la pauvreté » destinés à éviter les explosions sociales. Leur esprit s’est à ce point atrophié qu’ils prennent les lois du marché pour les préceptes d’une loi naturelle et qu’ils développent une conception messianique de leur application. Il est vrai que cela coïncide parfaitement avec leur situation de classe.

Pendant ce temps, les victimes du système économique se comptent par centaines de millions et certaines, par désir de garder un minimum de stabilité, se laissent prendre à la logique de ce discours. Ainsi, dans les années 1980, au début de la reprise de l’accumulation du capital au détriment du travail, des ouvriers de l’industrie sidérurgique belge n’hésitaient pas à affirmer que les difficultés économiques étaient dues à leurs salaires trop élevés.

Le changement des conditions exige, non pas la haine de l’ennemi, mais bien l’usage de la force collective. Dans les conditions actuelles des rapports de classe, cela se traduit par le renforcement et la mondialisation des résistances et des luttes sociales. C’est ce qui permettra de créer des rapports sociaux construits sur la justice et d’instituer un univers où tous pourront contribuer au bien-être commun. Voilà qui peut paraître utopique, mais il s’agit d’une utopie nécessaire, celle qui dans l’Évangile se traduit par les valeurs du Royaume. N’est ce pas la seule manière de rendre aux ennemis des pauvres un sens de l’humanité et donc de les aimer ?


Notes

[1Voir F. Houtart et F. Polet, L’Autre Davos, mondialisation des résistances et des luttes, CETRI, Louvain la Neuve, L’Harmattan, Paris, 1999.


P.-S.

Amour des ennemis et luttes sociales in Le loup de Gubbio, Bruxelles/Namur, éd. Racine/Fidélité, 2001.


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