Amérique latine : un nouveau « miracle » ?

Que se passe-t-il donc en Amérique latine ? La déconfiture argentine, la paralysie vénézuelienne, l’avènement de « Lula » à la tête du Brésil, la victoire d’un ex-colonel en Equateur, le projet étasunien d’intégration du continent… Quelle intelligibilité donner à ces événements ? Au risque de réduire la complexité du réel à l’énoncé de tendances globalisantes, l’actualité latino-américaine peut être ramassée en un double constat. Celui de l’échec patent de la modernisation et de la libéralisation économique du continent – la faillite du fameux « miracle » des pays émergents - et celui de l’apparition, dans des cadres démocratiques, d’acteurs sociaux et politiques, atypiques et populaires…

L’envers du « miracle ». Si l’appellation « décennie perdue » attribuée aux années quatre-vingt (retour à des régimes civils sur fond de crise économique sévère) ne prête plus à débat, on hésite encore sur le titre à décerner aux années nonante : « décennie piégée », « gâchée » ? Le bilan est en tout cas désastreux. L’application généralisée des recettes du « consensus de Washington » - libéralisation, privatisation, dérégulation -, si elle a permis de juguler les hyperinflations et d’assurer, dans un premier temps, un modeste retour à la croissance et une certaine stabilité macroéconomique, aboutit aujourd’hui sur un énorme gâchis. Dépendances financière et technologique accrues, volatilité de la croissance, augmentation des inégalités et de la vulnérabilité d’importants secteurs sociaux, stagnation ou nouvelles hausses de la pauvreté… Les élèves zélés du Fonds monétaire international paient les frais de leur orthodoxie. La dette externe atteint des sommets inégalés et la logique financière dominante, induite par le développement d’ « économies casinos » largement ouvertes sur l’extérieur, ajoute la fragilité à l’instabilité du continent.

En quête d’équilibres budgétaires et de crédibilité auprès des bailleurs de fonds, les Etats continuent à désinvestir leurs missions fondamentales, et en particulier l’éducation et la santé. Quelque 220 millions de Latino-américains, près de 45% de la population, vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté, et 75% des habitants du sous-continent obtiendraient des revenus insuffisants pour échapper durablement à la précarité. Dans des petits pays comme le Nicaragua ou Haïti, sans consistance réelle face aux investisseurs transnationaux qui y ont les mains libres, les situations dépassent l’entendement : incurie, népotisme, corruption des élites, largage social et sanitaire d’importants secteurs de la population urbaine et rurale, insécurité croissante, expansion et aggravation de la malnutrition, famines, saccage de l’environnement… Les conditions de vie de dizaines de millions de Latinos-Américains sont pires aujourd’hui qu’en 1980.

Les nouveaux acteurs. La libéralisation des économies et l’ouverture relative des espaces politiques ont aussi créé les conditions de l’émergence ou du renforcement de mouvements populaires contestataires. Combinant dans leurs identités et leurs stratégies le neuf et l’ancien, ils s’opposent à la privatisation de l’éducation et de la pêche au Chili, de l’eau en Bolivie, au Costa Rica, en Argentine, ils se mobilisent pour la terre au Brésil, au Honduras, pour le logement au Mexique, etc. Parmi eux, les mouvements indigènes ajoutent aux revendications sociales et politiques une affirmation identitaire. Révolutionnaires et démocrates, ils entendent être reconnus « égaux et différents ». Point commun entre ces acteurs et les opinions publiques du continent, une même défiance vis-à-vis du champ politique, des institutions et des élites, une même lassitude à l’endroit de processus de normalisation démocratique qui n’ont pas tenu leurs promesses.

Les conditions sont dès lors réunies pour l’apparition, sur les scènes nationales, de leaders atypiques, plutôt de gauche, souvent d’extraction populaire, plus ou moins en phase avec les mouvements sociaux, issus de ceux-ci au terme de longues maturations ou surgis d’ailleurs (des forces armées par exemple) en libérateurs messianiques... L’amalgame, diabolisant ou idéalisant, conduit déjà à considérer la tendance comme un nouvel axe (du mal ou du bien) en constitution : les présidents Lula, Chavez (Venezuela) et Gutierrez (Equateur), ajoutés à Evo Morales en Bolivie, au Frente amplio en Uruguay, voire à Fidel Castro… C’est aller vite en besogne. Les contextes, les styles et les risques diffèrent. Ainsi que - facteur déterminant s’il en est – l’attitude des Etats-Unis à leur égard. Reste que l’opposition plus ou moins ferme à la subordination du continent aux intérêts nord-américains gagne du terrain social et politique aujourd’hui en Amérique latine. En ligne de mire, la présence d’une quinzaine de bases militaires US dans les pays latinos et l’intégration contrainte au grand marché américain.


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