Alternative démocratique à la logique dominante du tourisme mondial

Considéré comme une force économique majeure, le tourisme mondial actuel et son approche commerciale se développent le plus souvent au détriment de l’environnement et des droits sociaux et culturels des populations autochtones du Sud. Sa structure d’entreprise, plus à l’écoute du marché que des personnes, bénéficie peu aux économies locales et beaucoup aux tour-opérateurs transnationaux. Son impact précaire et ses effets négatifs sur les ressources naturelles et les réalités sociales, en particulier dans les petits Etats insulaires en développement, révèlent un système d’abord axé sur l’appropriation privée des biens et le profit. La démocratisation du tourisme, basée sur la participation collégiale de tous les acteurs concernés aux décisions, constitue une priorité, tout comme l’implication des autorités locales dans la définition des politiques et le partage des bénéfices. La remise en cause de la libéralisation indiscriminée du secteur contenue notamment dans l’AGCS, est un autre défi, complémentaire au renforcement des institutions régulatrices internationales, nationales et locales et au soutien des acteurs populaires d’un tourisme durable et équitable.

Quel que soit le pays de destination, on est en droit de se demander à qui profite réellement le développement du tourisme., le tourisme continue plus que jamais de bénéficier de toutes les attentions dans les pays développés et en voie de développement. L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) estime la part du tourisme dans le PNB mondial à environ 514 milliards de dollars. Pourtant, sa structure d’entreprise, plus à l’écoute du marché que des personnes, a peu bénéficié aux économies locales. Le tourisme continue de se développer au détriment de la diversité biologique et de ressources naturelles précieuses en empiétant sur des écosystèmes fragiles et vulnérables. L’approche commerciale du tourisme actuel ne respecte pas non plus les droits des secteurs marginalisés de la société, et notamment les femmes, les enfants et les communautés indigènes.

Dans les milieux d’affaires internationaux, le tourisme est perçu comme un service exploitable et lucratif. Cette conception restrictive a empêché les gouvernements d’envisager le secteur dans sa globalité et de prendre les mesures nécessaires pour que les pratiques commerciales ne menacent pas la durabilité sociale, culturelle et écologique du tourisme. En raison de la nature privée et confidentielle des négociations, les gouvernements ne sont pas parvenus à débattre de ces questions ni à les soumettre à la critique publique pour favoriser l’analyse et la compréhension des relations entre mondialisation et localisation. Il existe de moins en moins, sinon aucun, espaces décisionnels au sein desquels les communautés ont leur mot à dire, au niveau régional, national ou international. Les prises de décisions majeures concernant le tourisme, susceptibles d’affecter la vie et le mode de vie des communautés, ne sont ni transparentes ni ouvertes à la consultation et privent les communautés de leur droit à l’information sur les plans et les projets de développement touristique dans leurs régions.

Manifestement, sous sa forme actuelle, le tourisme se développe dans le non-respect des principes fondamentaux du processus décisionnel démocratique. Les promoteurs du tourisme ont développé le secteur sans prendre en compte les préoccupations essentielles qu’il suscite et l’ont transformé en un système axé sur le profit et non sur l’humain. Si le tourisme doit favoriser le progrès social et économique des pays de destination et ne pas se réduire à une simple activité commerciale, il doit venir des populations concernées et être développé par elles et pour elles. En d’autres termes, le développement touristique doit être démocratisé par la création d’espaces politiques et sociaux au sein desquels il est possible d’exprimer son désaccord et de mettre en place des pratiques fondées sur le droit à l’information, à la transparence et à la décentralisation.

Informer, contrôler et atténuer l’impact du tourisme

La démocratisation est un processus visant à créer et à mettre en place des espaces au sein desquels la prise de décision et l’établissement d’un consensus informé peuvent voir le jour. Les fondements d’un tel processus reposent sur la collecte des informations sur les questions liées au tourisme et ses impacts, leur analyse et leur diffusion à toutes les parties prenantes. Dès lors, la démocratisation du tourisme est un processus bidirectionnel qui, d’une part, défend le droit des communautés à l’information et d’autre part, concrétise l’accès à l’information, ce qui est diamétralement opposé au flux d’informations hiérarchique et centralisé dans sa forme actuelle.

Dans l’idéal, un processus décisionnel collectif des activités touristiques fondé sur la collecte et la dissémination des informations doit faire intervenir deux composantes : d’une part, les informations concernant les nouveaux projets, plans, politiques, procédures, législations et accords, directement ou indirectement liés au développement du tourisme, doivent être communiquées par les autorités et le secteur du tourisme aux parties locales intéressées et d’autre part, les informations sur les effets et répercussions du tourisme (négatifs et positifs) doivent faire l’objet d’études et de contrôles collectifs (auxquels participent l’industrie, les gouvernements, le monde universitaire, la société civile, les autorités locales et les personnes touchées) et être communiquées aux instances décisionnelles concernées au niveau régional, national et international.
Ainsi, il est impératif que les délégations nationales chargées des négociations commerciales soient compétentes et conscientes de l’impact du tourisme dans leur pays avant de négocier un quelconque engagement concernant les services touristiques lors de divers forums internationaux. Ce n’est possible qu’avec une diffusion efficace de l’information.

La démocratisation est également possible de façon ciblée et individuelle, en appliquant la prise de décision et la participation démocratiques à des domaines spécifiques touchant au développement touristique. Par exemple, envisagée sous l’angle économique, la démocratisation du développement touristique pourrait impliquer une participation et un consensus des gouvernements locaux dans la négociation d’accords commerciaux internationaux tandis que d’un point de vue social, elle peut consister à faire participer des groupes vulnérables (femmes, enfants et collectivités indigènes) au processus décisionnel et à leur conférer un pouvoir de décision.

Qu’il soit mis en œuvre globalement ou au cas par cas, le besoin pour l’heure est d’assurer l’incorporation des principes démocratiques dans la prise de décision concernant le développement du tourisme. Pour y parvenir, la collecte et la diffusion des informations doivent être globales et prendre en compte les impacts du tourisme à tous les niveaux : économique, social, écologique, culturel et institutionnel. Les paragraphes suivants présentent les différents impacts sectoriels du tourisme qui doivent être identifiés et atténués grâce au processus de démocratisation.

Impact économique

De nos jours, le tourisme est une activité commerciale qui sert les intérêts des grandes entreprises et des lobbys industriels plutôt que les économies locales des destinations touristiques. A titre d’exemple, on peut citer les cas des Caraïbes, où l’expansion rapide du tourisme de croisières et la structure oligopolistique du secteur a nui à la prospérité des centres touristiques établis sur la terre ferme. Les partisans du tourisme affirment que les principales justifications économiques du développement touristique sont à la fois sa capacité à générer des revenus élevés et la création d’emplois pour l’économie locale grâce à ses effets multiplicateurs. Les études réalisées et les tendances qui s’en dégagent ont montré que, sous sa forme actuelle, aucun de ces objectifs n’a été atteint à un niveau satisfaisant dans les pays les plus dépendants du tourisme.

La « manne » du tourisme dans les pays en voie de développement est caractérisée par un taux de fuite élevé des devises générées. Le taux de fuite indique dans quelle mesure l’économie locale est en mesure de conserver les recettes du tourisme. Dès lors, un taux élevé dénote une capacité de conservation médiocre et se traduit par des retombées économiques locales négligeables. Les fuites ne peuvent être contenues qu’à la seule condition où la structure de l’industrie touristique locale est telle qu’elle permet de limiter d’une part les coûts d’importation par un approvisionnement auprès des entreprises locales et d’autre part le rapatriement des bénéfices par l’augmentation de la propriété locale au sein de l’industrie du tourisme. Si les économies locales doivent tirer un profit quelconque du tourisme en termes de revenus, l’impact des fuites et des interdépendances de la structure touristique locale doit être analysé avant toute libéralisation précipitée du secteur.

Une étude réalisée sur les « fuites » du tourisme en Thaïlande estime à 70 % la part de l’argent dépensé par les touristes, qui quitte le pays (via des voyagistes, des compagnies aériennes, des hôtels, des importations de boissons et denrées alimentaires, etc.). Quant aux estimations de fuites pour les autres pays du tiers-monde, elles varient entre 80 % dans les Caraïbes et 40 % en Inde. Même dans les pays développés, les producteurs locaux sont souvent incapables d’approvisionner correctement l’industrie touristique locale, même avec la meilleure volonté du monde. Ainsi, l’hôtel de 64 chambres « Kaiser im Tirol » en Autriche, leader reconnu des pratiques de durabilité, ne parvient pas à trouver des fournisseurs de produits biologiques au sein des réseaux agricoles locaux en quantité, qualité et fiabilité suffisantes, dans la mesure où les cycles et processus de production ne sont pas compatibles avec ses besoins. D’après un rapport des Nations unies chargé d’évaluer la contribution du tourisme dans le revenu national et l’échange de devises dans les pays en voie de développement, des fuites importantes sont constatées à divers niveaux : (a) importations de matériaux et d’équipements de construction ; (b) importations des biens de consommation, et notamment les denrées alimentaires et les boissons ; (c) rapatriement des bénéfices réalisés par les investisseurs étrangers ; (d) dépenses promotionnelles engagées outre-mer ; (e) amortissement de la dette externe résultant du développement d’hôtels et de complexes touristiques. L’impact des fuites varie beaucoup d’un pays à l’autre, selon la structure de l’économie et de l’industrie du tourisme. A la lumière des données présentées dans ce rapport sur les Caraïbes, Sainte-Lucie affiche une fuite de devises représentant 56 % des rentrées touristiques brutes, Aruba 41 %, Antigua-et-Barbuda 25 % et la Jamaïque 40 %. En résumé, pour chaque centaine de dollars dépensés par un touriste d’un pays développé pendant ses vacances, seuls cinquante restent dans l’économie du pays de destination touristique.
Source : UNEP

De la même façon, l’expérience a démontré que la prétendue contribution du tourisme à la création d’emplois dans l’économie locale se limite à l’embauche de main-d’œuvre locale bon marché pour des emplois peu qualifiés et faiblement rétribués. Le problème est grave dans les pays en voie de développement où la population locale est souvent considérée comme non qualifiée et incapable d’assumer des postes de gestion ou techniques. Elle est dès lors reléguée au dernier maillon de la chaîne d’emploi qui ne respecte pas les normes de travail élémentaires. A moins que le tourisme ne garantisse une plus grande participation locale en favorisant le développement des ressources humaines, en supportant les PME locales et en renforçant les interdépendances avec d’autres secteurs, sa contribution à l’économie locale restera négligeable.

Position précaire du tourisme dans les petits États insulaires en développement

Le tourisme est indéniablement un puissant levier économique. Toutefois, sa vulnérabilité aux turbulences externes et internes est un facteur qui mérite que l’on s’y arrête. Ceci est d’autant plus vrai dans le contexte des petits États insulaires en développement, dont la structure économique, géographique, topographique, environnementale et sociale spécifique exige une attention toute particulière si l’on entend y favoriser le développement du tourisme.

Droits et pratiques du travail dans le secteur du tourisme

Dans le cadre des différentes initiatives en matière d’étude des conditions de travail dans le secteur du tourisme, Tourism Concern s’est penché sur la situation des porteurs dans l’Himalaya et en Tanzanie. De croyances et de langues différentes, les porteurs qui exercent leur travail dans des conditions climatiques très diverses, ont tous en commun d’être terriblement exploités. Ils sont obligés de porter de lourdes charges dans des climats extrêmes pour un salaire de misère. Dans l’Himalaya, les hélicoptères viennent chercher les touristes mais les porteurs sont livrés à eux-mêmes et doivent affronter un terrain et des conditions climatiques extrêmement difficiles. Beaucoup tombent malades et certains y laissent leur vie. Pour sensibiliser l’opinion à ce problème, Tourism Concern a demandé à rencontrer les voyagistes pour tenter de les convaincre de respecter certaines conditions relatives au traitement des porteurs. Même si cela a contribué à une prise de conscience de la situation, les voyagistes ont avancé que la concurrence est telle dans le secteur qu’ils hésitaient à établir des contrats avec les porteurs ou à leur payer des salaires plus élevés. Aujourd’hui, au Kilimandjaro, les porteurs se sont constitués en syndicat pour défendre leurs droits mais il reste beaucoup à faire avant que le secteur se décide à leur octroyer un salaire équitable.

Sur le plan économique, le tourisme se veut un secteur prometteur pour les micro-États insulaires, car il constitue l’une des rares voies de diversification pour les économies des régions rurales peu étendues et aux populations peu nombreuses. Les liens de dépendance qui l’unissent à d’autres secteurs en font un vecteur de croissance économique globale, puisqu’il permet de donner un nouvel élan aux secteurs de l’agriculture, de l’industrie, de la pêche et des transports. Bien qu’il existe des écarts régionaux considérables en termes d’empreinte du tourisme dans les micro-États insulaires, il ne fait aucun doute que celui-ci occupe désormais une position économique dominante dans la plupart d’entre eux, quelle que soit leur région géographique.

Dans les deux petits États insulaires méditerranéens en développement que sont Chypre et Malte, le tourisme a connu une expansion vigoureuse ces dernières années et ce, même si l’industrie reste le principal moteur du PIB. Cette évolution, ces États la doivent en grande partie à leur situation stratégique, dans le voisinage de pays européens à hauts revenus tels que le Royaume-Uni, leur principale source de touristes.

Dans les Caraïbes, qui comptent une multitude de petites îles, le développement économique de toute la région est aujourd’hui étroitement lié à la bonne fortune du secteur touristique. L’apport direct du tourisme aux recettes et à l’emploi est élevé dans la plupart des îles, dont certaines se sont complètement transformées en économies de services exclusivement axées sur les activités touristiques. Comme dans le cas des îles méditerranéennes, le tourisme des Caraïbes bénéficie de la proximité immédiate de l’Amérique du Nord.

Dans la région Asie-Pacifique, le degré de développement du tourisme est généralement moindre, et l’agriculture reste le secteur économique dominant. Les recettes issues de cette activité ne sont significatives que dans les îles Fidji, Vanuatu, Samoa, Cook et aux Maldives. La progression du tourisme dans la région est freinée par de multiples facteurs : faible degré de développement des infrastructures physiques et des ressources humaines, isolement par rapport aux principales sources de touristes, problèmes liés au caractère communautaire des propriétés foncières, liaisons aériennes et communications extrêmement limitées, et forte dépendance par rapport aux investissements étrangers. Toutefois, ces dernières années, un accès plus aisé, un développement volontariste des infrastructures et des campagnes de marketing agressives ont changé la donne pour de nombreuses destinations touristiques dans la région, dont le Sri Lanka, les Maldives et les îles Fidji.

En ce qui concerne l’Afrique, le tourisme est en plein essor aux Seychelles et à l’île Maurice. Dans les trois autres petits États insulaires en développement du continent africain (Sao Tomé et Principe, le Cap Vert et les Comores), considérés comme les plus à la traîne, le développement du tourisme en est encore à ses balbutiements. L’on peut néanmoins conclure de la synthèse ci-dessus que le rôle joué par le tourisme en tant que source de revenus et d’emplois dans les économies des micro-États insulaires ne cesse de s’amplifier dans toutes les régions du globe.

Toutefois, la surexposition au tourisme comporte des risques majeurs pour ces pays et ce, pour de nombreuses raisons. La récession économique dans les pays industrialisés, d’où proviennent principalement les touristes des petits États insulaires, peut résulter dans une réduction drastique de la part de revenus consacrée à des activités de luxe, telles que les voyages et le tourisme, et ainsi plonger ces économies dépendantes de ces recettes dans la spirale dépressionnaire. Ainsi, la situation de pays comme Chypre et Malte, dont le sort est étroitement lié à un unique pourvoyeur de touristes, en l’occurrence le marché britannique, est-elle extrêmement précaire. En effet, un ralentissement de l’économie du pays « source » de visiteurs ne manque pas d’avoir un impact négatif direct sur les pays de destination. De même, un besoin excessif d’investissements étrangers pour financer les infrastructures essentielles constitue un autre handicap pour beaucoup de ces économies, car elle accroît leur vulnérabilité en période de crise.

Ainsi, aux îles Fidji, une industrie aéronautique sous-développée a rendu le pays fortement dépendant de compagnies aériennes étrangères telles que Qantas Airways (la plus grande compagnie australienne, tant sur le plan national qu’international) et Air New Zealand pour acheminer les touristes sur place. Une situation qui a fortement pénalisé le pays lors de ses périodes d’instabilité de ces dernières années (notamment suite aux coups d’Etat militaires de 1999 et de 2001), lorsque les compagnies étrangères ont cessé de desservir les îles pendant une période prolongée, pour des raisons politiques, économiques et sécuritaires, entraînant ainsi un net repli du tourisme et des recettes pour le pays.

Les catastrophes naturelles telles que les cyclones, tsunamis et tempêtes tropicales constituent un autre facteur de risque majeur, car elles peuvent avoir un effet désastreux sur le tourisme dans les micro-États insulaires, lesquels y sont particulièrement exposés. Nous en voulons pour preuve le cataclysme qui a frappé l’Asie du Sud fin 2004. Outre le fait d’avoir tout détruit sur son passage, le tsunami a durement frappé le secteur touristique de petits États insulaires tels que le Sri Lanka et les Maldives, ainsi que les destinations côtières de l’Indonésie, de la Thaïlande et de l’Inde. Ses répercussions se font sentir à plusieurs niveaux. Tout d’abord, le gigantesque raz-de-marée a anéanti les infrastructures touristiques construites le long des côtes, parmi lesquelles des hôtels, des restaurants, des routes, des ponts et des structures portuaires. En outre, à supposer que ces pays soient en mesure de réparer les dégâts matériels, il n’en reste pas moins qu’une catastrophe comme celle-là a laissé des stigmates dans tous les esprits, et chez les touristes en particulier. Le plus inquiétant étant que cette psychose pourrait avoir des implications à long terme pour le tourisme côtier et balnéaire dans la région.

Dans un tel scénario, les processus de démocratisation doivent viser à réduire la dépendance de ces économies vis-à-vis de secteurs vulnérables tels que le tourisme et s’efforcer de diversifier les revenus et les moyens d’existence de la population locale, en soutenant des secteurs plus fiables tels que l’agriculture ou l’industrie. Les partisans d’une promotion du tourisme doivent se souvenir que ce secteur n’est pas un service comme les autres, dans la mesure où il n’amène les consommateurs au produit et ne prospère que tant que la destination jouit d’une bonne réputation auprès des visiteurs. Les gouvernements doivent analyser la viabilité économique du tourisme afin de s’assurer que les avantages économiques en découlant sont permanents et fiables, et non de nature éphémère.

Impacts environnementaux

La responsabilité première du tourisme consiste à protéger et à préserver les ressources écologiques dont il dépend. Or, un constat d’échec peut être dressé pour la plupart des destinations. En Afrique de l’Est, des activités touristiques incontrôlées telles que les safaris et la chasse ont littéralement dévasté la faune et la flore, principales attractions touristiques de la région, avec pour résultats une raréfaction des espèces, des modifications comportementales, des changements dans les schémas de reproduction des animaux et des conflits entre l’homme et l’animal. Aux îles Fidji, les récifs coralliens font les frais de la plongée et des jeux nautiques non réglementés. Les côtes indiennes, elles, grouillent d’hôtels et de stations balnéaires construits illégalement, qui polluent leurs eaux.

Tourisme non maîtrisé dans des réserves naturelles

La réserve nationale Maasai Mara s’étend sur une superficie de 1 510 km² dans le district de Narok, au sud-ouest du Kenya, à la lisière du parc national de Serengeti, lui-même situé à la frontière tanzanienne. Le parc a été inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 1989. L’objectif de sa création était de protéger et de préserver la faune et la flore de la région (Bhandari Medini, Tourism related problems in Maasai Mara National Park, Narok, Kenya, 1999). Le parc Maasai Mara accueille le plus grand nombre de visiteurs non seulement du Kenya, mais également d’Afrique de l’Est, soit quelque 2 millions de personnes par an. Les dommages dont sont victimes les animaux de la région et leur habitat résultent de l’intensification de la présence et de la pression humaines, alliée à la multiplication des infrastructures dans la région, infrastructures destinées à soutenir le tourisme. Les stations touristiques, routes et campings d’une part et les pratiques peu développées en matière de collecte des eaux usées et des déchets d’autre part ont un effet désastreux sur la biodiversité. L’immixtion de l’homme sur les sites de reproduction des zèbres et des gnous modifie les schémas de migration, qui suivaient précédemment un cycle annuel, entre les réserves de Maasai Mara et de Serengeti. Le comportement des animaux de la région est affecté dans une mesure telle que les grands prédateurs s’en prennent à présent aux troupeaux des agriculteurs et éleveurs des villages voisins. La coexistence harmonieuse entre l’homme et l’animal qui caractérisait la région par le passé a cédé la place à la crainte et à l’hostilité.

Dans ses directives relatives à la régulation des activités touristiques dans les écosystèmes vulnérables, la Convention sur la diversité biologique (CDB) insiste sur plusieurs étapes que doivent respecter promoteurs et autorités afin d’évaluer et de surveiller l’incidence sur l’environnement des projets touristiques. Parmi celles-ci, citons la collecte d’informations de référence, la mise en place de processus décisionnels impliquant plusieurs parties prenantes et la publication des rapports d’évaluation. L’expérience montre qu’en ce qui concerne la diffusion de l’information et l’évaluation des implications des projets touristiques sur l’environnement, de grandes entreprises bénéficiant d’un soutien politique font ouvertement fi de la législation et de la réglementation existantes.

Exemple : le projet de la région saharienne des Sunderbans, d’une valeur de 155 millions de dollars. Le rapport d’évaluation de l’impact sur l’environnement a été établi au mépris de la réglementation existante, sans consultation correcte de l’opinion publique ni diffusion appropriée de l’information à l’intention des communautés locales. La démocratisation du tourisme impliquerait de créer de nouveaux espaces et de respecter les espaces existants afin de mener un dialogue sérieux avec les populations locales, principales intéressées de l’expansion touristique.

Impacts sociaux

Le rôle économique qu’a le tourisme sur le marché mondial nous fait négliger son impact social préoccupant sur les populations et les cultures des différentes régions du monde. Les gouvernements et le secteur doivent d’abord prendre conscience que le tourisme joue un rôle dans la privatisation des ressources de base des destinations touristiques, dans le déplacement des populations hors de leurs terres d’origine et dans la lutte des autochtones contre son développement incontrôlé et antidémocratique, puis doivent agir en conséquence.
La privatisation du Machu Picchu — symbole de l’héritage culturel des Incas et de leurs descendants —, l’exploitation sexuelle des enfants endémique au Brésil qui bafoue outrageusement leurs droits fondamentaux, ou encore la lutte des communautés autochtones mexicaines, kenyanes et tanzaniennes pour l’accès à leurs ressources naturelles et culturelles accaparées par l’industrie sont autant d’exemples marquants de l’impact social qu’a eu l’expansion du tourisme.

Le Machu Picchu accaparé

L’un des exemples les plus patents de privatisation éhontée de ressources naturelles et culturelles au nom du profit économique est le cas du Machu Picchu, un site historique péruvien construit pas les Incas, merveille d’harmonie entre la main de l’homme et celle de la nature. Aujourd’hui, une seule multinationale, Orient Express, détient le monopole de l’activité touristique dans la région. Elle est la propriétaire de Peru Rail, la compagnie aérienne qui achemine les touristes au Machu Pichu et à Aguas Calientas, ainsi que de l’hôtel de luxe de Cuzco. Aujourd’hui, la société envisage de créer un système de téléphérique dans la région. Ce type de tourisme forfaitaire ne bénéficie ni à la région ni à la population locale. Seuls 4 % des recettes générées profitent à cette dernière, dont la majeure partie grâce à des randonneurs européens et états-uniens. La plupart des autres hôtels des environs appartiennent à des entreprises privées qui tentent de s’assurer des baux de 25 ans sur les chemins menant au Machu Picchu. Cette pratique est en contradiction avec les croyances religieuses de la population locale, selon lesquelles la nature appartient aux dieux et non à l’homme. David Ugarte, ancien maire de Cuzco et actuellement au service de l’Instituto Nacional de Cultura, déclare : « Ce type de comportement est une agression à notre encontre. » Comparant le cas du Machu Picchu à d’autres sites, il cite l’exemple d’une société qui proposerait de construire un ascenseur à l’intérieur de la basilique Saint-Jean de Latran à Rome. Horrifiés, les Romains préféreraient mourir plutôt que de laisser faire. Ce que demandent les habitants du Machu Picchu, c’est que le tourisme respecte leur culture, leur religion, leurs traditions et leur peuple, et non qu’une entreprise privée vienne exploiter les sites qui sont importants pour eux dans le seul but d’en tirer un profit.

La démocratisation du tourisme appelle un tourisme qui ne reposerait pas sur l’exploitation, dont l’accès et les bénéfices seraient répartis de manière équitable et grâce auquel les collectivités locales pourraient actualiser leur potentiel pour le bien-être de la communauté. Cela suppose que les gouvernements soutiennent les mouvements et les luttes continues initiés par les populations locales dans le but de combattre un développement touristique antidémocratique. Sur le plan tant national et international, l’expansion du tourisme est loin de cette image idyllique. Comme le montre la Déclaration d’Oaxaca du Forum international du tourisme indigène (dont l’objectif était de s’opposer à une initiative de l’ONU visant à déclarer 2002 Année internationale de l’écotourisme), une scission claire s’est fait jour entre des projets visant à promouvoir le tourisme à l’échelle mondiale et les luttes des peuples visant à le rejeter.

Pour une élaboration participative des politiques du tourisme

Réformer le processus d’élaboration de politiques en y instaurant un dialogue responsable entre tous les intéressés et ainsi créer des espaces pour le développement d’un tourisme participatif, devrait être une priorité. À la différence du modèle dictatorial, un cadre de travail démocratique se caractérise par la participation des différentes partenaires défendant des opinions parfois divergentes et qui ont le droit d’exprimer leur désaccord. Le dialogue n’est réellement constructif que si des espaces sont spécialement prévus pour permettre l’échange de vues entre tous les intervenants, afin qu’ils puissent faire valoir leurs opinions, partager leurs expériences, marquer leur opposition ou émettre des critiques en toute liberté.

Si au terme de la discussion un consensus n’est pas dégagé, les parties doivent respecter les points de vue divergents et s’atteler à la recherche d’autres solutions. L’absence de décision unanime ne doit donc pas être considérée comme un échec ou un obstacle au projet de développement. Le dialogue doit proscrire tout diktat, consistant à imposer sa propre opinion ou ses décisions à autrui simplement pour permettre au processus de se poursuivre sans accrocs. Il doit être authentique. Il ne doit en aucun cas être un simple geste symbolique, qui se limite à inviter quelques représentants des communautés locales ou de la société civile à s’exprimer lors de « consultations des parties » pour espérer en faire un processus démocratiquement évolué sans réels discussion et débat de fond.

La démocratisation nécessite la création d’espaces propices à ce genre de concertation, et la formulation de politiques est un des outils permettant d’atteindre cet objectif de manière efficace. Dans le tourisme, comme dans tous les secteurs, les décisions politiques servent de directives pour orienter et réguler les projets de développement à l’échelle nationale et régionale. À l’heure actuelle, la politique menée en matière de développement touristique dans de nombreux pays s’apparente plus à une stratégie publicitaire vendant tel pays ou telle région comme une destination de voyage digne d’intérêt et, par conséquent, un pôle d’investissement lucratif. Pareille approche introvertie et biaisée empêche les gouvernements d’utiliser les politiques touristiques comme des instruments de changement capables de faire évoluer le secteur.

Ces politiques sont hélas souvent le fruit d’un manque de coordination au sein des gouvernements. En Inde, par exemple, le ministère du tourisme et de la culture gère la politique touristique nationale sans consulter d’autres organismes importants tels que le ministère de l’environnement et des forêts (responsable de la gestion et de la coordination en matière de protection environnementale et de contrôle de la pollution), ni le ministère du commerce et de l’industrie (qui négocie la position du pays sur le marché international et ce, pour toutes les marchandises et tous les services, y compris le tourisme). Cette non-concertation compromet la réalisation d’objectifs politiques tels que la protection de l’environnement. Elle se traduit également par un mépris des questions de développement durable dans le cadre des engagements commerciaux internationaux du pays sur le plan touristique.

Pour que les politiques deviennent un outil de changement efficace, leur processus d’élaboration doit subir une réforme, de sorte que des décisions puissent naître de procédures démocratiques s’appuyant sur la consultation. De nos jours, ces règles sont énoncées par des fonctionnaires ou des consultants d’entreprise, ce qui laisse peu de place au débat public et à la discussion. Par conséquent, les communautés sont, au mieux, vaguement conscientes des politiques existantes liées au développement du tourisme et, dans le pire des cas, complètement exclues. L’idée démocratique veut que la population soit entendue à chaque étape du développement, et le cadre d’élaboration des politiques doit constituer un espace de mise en œuvre de ce dialogue et de ce processus décisionnel concerté. L’application des principes d’une prise de décisions participative au domaine politique pourrait accélérer la démocratisation du tourisme.

Le dialogue permet également de réaliser deux autres objectifs importants, tous deux liés à la nécessité de s’adapter aux réalités du tourisme. Tout d’abord, parce que le secteur du tourisme est sujet à de fréquents changements, la formulation de politiques doit s’y effectuer dans un contexte dynamique plutôt que statique. Les modes et les formes de tourisme sont en constante évolution, au gré des préférences du consommateur : le touriste. Qu’il s’agisse d’écotourisme, de tourisme culturel ou rural, de tourisme en montagne, pendant les moussons ou à la ferme, etc., les politiques et réglementations touristiques doivent s’adapter à cette diversité afin d’encourager un développement durable du secteur. À cet égard, une consultation régulière non seulement entre les divers échelons de l’administration mais surtout avec les communautés et le secteur revêt la plus haute importance.
Ensuite, ces politiques peuvent devenir les principaux outils de diffusion de l’information touristique auprès d’un large public. Les gouvernements doivent se rendre compte qu’une concertation responsable avec les communautés locales dès la phase de conception initiale d’un projet touristique permettrait d’en atténuer bon nombre des effets négatifs sur les plans social, culturel et écologique. Des politiques saines en la matière permettraient également une meilleure prise de conscience des conséquences qu’ont les accords commerciaux internationaux sur le développement durable et de renforcer le cadre institutionnel du tourisme.

Pour un tourisme équitable et centré sur les populations

Centrer le développement touristique sur la population en impliquant davantage les gouvernements locaux dans le processus décisionnel et dans le partage équitable des revenus du tourisme, constitue un deuxième défi. Toute structure de gouvernance démocratique comprend des systèmes autonomes locaux destinés à décentraliser la prise de décisions et à donner à la population locale voix au chapitre en matière de développement socioéconomique. Dans un domaine comme celui du tourisme où les variations régionales sont importantes, il est indispensable de laisser les gouvernements locaux prendre part aux résolutions sur des sujets liés au développement.

Une étape nécessaire vers un tourisme plus démocratique consiste à inscrire cette participation dans la constitution. Toutefois, comme on le constate dans des pays tels que l’Inde, il ne s’agit pas seulement de mettre en place des institutions locales autonomes, il faut aussi leur garantir les moyens politiques et financiers nécessaires pour œuvrer de façon indépendante et responsable. La démocratisation du tourisme ne passe donc pas par la décentralisation des seuls processus décisionnels, mais aussi des processus de changement.

En Inde, des institutions indépendantes locales appelées panchâyat (en zone rurale) et les municipalités (en zone urbaine) sont constitutionnellement habilitées à prendre des décisions portant sur un large éventail de questions liées au développement du tourisme dans leur région. Citons par exemple l’acquisition de propriétés foncières, l’approvisionnement en eau et en électricité, la construction de routes, de rigoles, de ponts et d’autres infrastructures, l’octroi de permis de bâtir aux établissements touristiques et la perception de taxes et droits auprès de tous les établissements commerciaux (y compris dans le domaine du tourisme).

Faisant fi de ces attributions, la mécanique du tourisme continue d’accaparer la plupart des destinations sans l’obtention préalable des autorisations adéquates auprès des autorités locales. Dans les rares cas où des organismes locaux se sont opposés à de grands projets touristiques, des lobbies industriels et les pressions politiques les ont forcés à faire marche arrière. Ériger les autorités autonomes locales en tant que pilier de la démocratie reviendrait à leur imposer diverses responsabilités : mettre en œuvre des processus participatifs impliquant plusieurs parties prenantes, garantir un tourisme responsable dans une structure régionale avec le soutien financier nécessaire, appliquer un code d’éthique, punir les contrevenants et développer des stratégies de microgestion des destinations. L’audit social et la responsabilité collective doivent faire partie intégrante de toute action gouvernementale, à l’échelon local ou national. La mise en œuvre d’initiatives internationales comme les directives de l’Agenda 21 peuvent faciliter cette évolution.

La démocratisation du tourisme ne doit pas être considérée comme une étape purement procédurale ou mécanique : elle doit donner aux communautés le droit de se positionner dans un projet via la participation et l’association. Elle doit également tenir compte des dynamiques de pouvoir existant au sein d’une communauté et garantir le réel caractère démocratique de la « participation communautaire » par la collaboration de tous et pas uniquement d’une élite le plus souvent composée d’élus du village ou de membres d’une caste ou d’un groupe dominant.
Les actions et processus de participation comme le partage de connaissances, la négociation des relations de pouvoir et l’activisme politique peuvent certes être synonymes de transformation pour les acteurs d’une communauté. Toutefois, s’ils ne sont pas mûrement réfléchis et correctement exécutés, ils risquent de masquer et de renforcer les oppressions et injustices sous leurs formes les plus diverses. C’est pourquoi il est important que la démocratisation tienne compte des réalités de la « communauté », y compris de ses dynamiques de pouvoir, de sa hiérarchie sociale et de ses limites parfois mal définies plutôt que de lui imposer des idées, notions et structures étrangères.

Une administration locale tente de démocratiser le tourisme : l’expérience du panchâyat de Kumarakom

Les lagunes de Kumarakom dénommées « backwaters  » dans le Kerala, en Inde, sont devenues récemment une destination touristique prisée. À l’origine, la population du minuscule village environnant voyait dans le tourisme une manne céleste de par les emplois qu’il créerait. À cette époque, les habitants n’envisageaient pas les conséquences du tourisme, mais une fois plus au fait de la situation, ils ont commencé à s’impliquer davantage. Pour démocratiser la planification touristique, le village de Kumarakom a adopté une forme originale d’organisation locale fondée sur les « groupes de voisinage » (un groupe pour 50 ménages, soit au total 98 groupes couvrant les 5 000 ménages du village) pour engager les habitants dans la gestion touristique. Afin de mobiliser tous les groupes et toutes les strates de la société, les villageoises ont également mis sur pied des « Self Help Groups » (groupes d’entraide), comptant au total plus de 3 000 femmes participant activement au processus de planification locale. Des comités locaux et l’assemblée générale du peuple (le Gram Sabha) ont débattu de sujets les opposant dans le cadre du tourisme. Des questions telles que la pollution des lagunes causée par les bateaux de plaisance, l’obstruction de la circulation naturelle du vent par les regroupements de stations balnéaires et la construction de hauts buildings le long des rives du lac Vembanad ont été abordées et on fait l’objet d’âpres discussions.

C’est alors que la population a décidé d’unir ses forces pour faire obstacle à ce tourisme débridé en mettant au point un projet de Charte populaire pour le développement durable du tourisme (« People’s Charter for Sustainable Tourism »). Au terme de discussions au sein du panchâyat et des comités locaux, la charte a été adoptée. Fort de cette avancée, le panchâyat a décidé d’interdire l’utilisation de toute forme de plastic dans le village, a pris des dispositions pour sauver les mangroves dans la région et a refusé l’octroi de permis de bâtir pour tout projet d’implantation autour du lac. Afin de mettre la charte en pratique, le panchâyat en distribue des copies aux propriétaires d’hôtels et prend des mesures pour qu’elle soit mise en exécution dans son intégralité. Malgré les efforts consentis par le panchâyat, les habitants de la région subissent encore les conséquences désastreuses de certains aspects du tourisme tels que l’appauvrissement des mangroves, la raréfaction d’espèces de poissons rares, la mauvaise gestion des eaux usées rejetées par les bateaux de plaisance, ou encore le manque d’infrastructures pour les populations locales. Un soutien financier de la part du gouvernement fédéral ainsi que l’aide apportée par différentes ONG devraient permettre de franchir un pas important dans le développement du tourisme de proximité.

Pour une mise en cause des politiques mondiales néolibérales

Analyser les impacts de conventions internationales afin d’associer la mondialisation et la localisation dans le développement du tourisme constitue une troisième priorité. Plusieurs conventions internationales en vigueur requièrent une analyse approfondie et critique afin d’évaluer la forme de développement touristique qu’elles soutiennent et encouragent. Parmi elles, divers instruments de pouvoir et de contrôle définis par l’Organisation mondiale du commerce dans le cadre de ses travaux d’établissement de normes et de règles internationales régissant le commerce de marchandises et de services, comme l’AGCS et d’autres accords sur l’agriculture (AoA), la propriété intellectuelle (ADPIC), les investissements (MIC), le textile (AMF) ; les programmes de restructuration économique parrainés par les « banques de développement » comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ainsi que la récente blitzkrieg du libre-échange et des accords commerciaux régionaux qui a pris le dessus dans les négociations.

Tous ces différents projets et accords risquent d’avoir une influence déterminante sur le tourisme, de manière directe et indirecte, et doivent être remis en question, critiqués et rejetés s’ils contrecarrent les projets de développement de tourisme durable. L’Accord général sur le commerce des services (AGCS) a vu le jour à Marrakech, au Maroc, en 1994 et a pris effet le 1er janvier 1995. Il constitue l’un des nombreux sous-accords conclus par l’OMC dans le but d’établir un ensemble de règles commerciales régissant le secteur tertiaire à l’échelle mondiale. Dans le cadre de l’AGCS, le tourisme représente le secteur de service le plus libéralisé en raison de l’engagement pris par 125 des 148 pays membres de l’OMC en faveur d’une libéralisation progressive des échanges de services liés aux voyages et au tourisme. Toutefois, on évalue difficilement les implications de tels engagements spécifiques du secteur sur le développement durable du tourisme au niveau régional.

Dans les années 1980, les pays développés et leurs lobbies industriels, qui à ce jour continuent de dominer les négociations, ont fait pression pour introduire l’AGCS. La libéralisation précipitée de leurs marchés du tourisme va sonner le glas des économies en développement anémiques qui espèrent générer des revenus par le biais du tourisme, notamment par la construction. L’AGCS favorise les grandes multinationales et non les petites entreprises locales. Il rend quasiment impossibles la préservation de l’environnement et la réglementation sociale dans le tourisme puisque, par définition, il envisage le tourisme uniquement en termes d’opportunités commerciales. En outre, l’AGCS soutient la privatisation de ressources de base telles que l’eau et l’énergie en intégrant dans son cadre, en plus du tourisme, des services liés à l’environnement, à la santé et à la culture.

Pour en revenir au rôle de l’autonomie locale en matière de tourisme, il convient d’analyser les implications d’accords négociés à l’échelle internationale comme l’AGCS. Ce dernier, tout comme les autres instruments de l’OMC, est négocié par des gouvernements fédéraux par le truchement de leur délégation commerciale à Genève. Ce processus constitue en soi une violation des principes démocratiques fondamentaux qui exigent des prises de décisions informées et collégiales. L’article premier de l’AGCS, qui définit l’étendue de l’accord, stipule ce qui suit : « Le présent accord s’applique aux mesures des Membres qui affectent le commerce des services […]. Aux fins du présent accord : les « mesures des Membres » s’entendent de mesures prises par : des gouvernements et administrations centraux, régionaux ou locaux  ».

On le voit, même si les gouvernements locaux ne sont pas consultés et ne participent aucunement aux négociations, ils sont susceptibles d’être concernés par tous les aspects de l’accord. En outre, le texte de l’AGCS mentionne explicitement qu’en cas de conflit de juridiction, un accord international de ce type prime sur l’administration locale. Imaginons par exemple que, d’après le mécanisme de règlement des différends de l’OMC, il apparaît que la décision d’un organe exécutif local est incompatible avec les engagements du gouvernement fédéral dans le cadre de l’AGCS. Cette situation n’est pas inconcevable puisque les administrations locales sont rarement entendues lorsque des pactes sont conclus par les dirigeants fédéraux. L’autorité fédérale sera-t-elle tenue de modifier les lois établies localement simplement parce qu’elles sont inconciliables avec celles de l’OMC ? Les effets de l’AGCS sur les pouvoirs des gouvernements locaux ne font qu’accentuer la nécessité d’accroître leur rôle participatif dans le développement du tourisme.

L’influence de l’AGCS sur le pouvoir décisionnel des autorités locales : un cas concret

Le différend qui oppose le « Veegaland Amusement Park », un parc d’attraction situé à Pallikkara dans l’Etat du Kerala en Inde et le gram panchâyat de Kunnanthunnadu, administrateur de la zone où se situe le parc, constitue un exemple intéressant de l’impact potentiel de l’AGCS sur le pouvoir décisionnel des instances locales. Le litige est né du refus de la direction du parc de s’acquitter de la taxe sur les divertissements réclamée par le panchâyat. La première soutient que la législation existante ne s’applique pas aux parcs d’attraction, ce qui ôte toute légitimité au prélèvement de la taxe. Le second estime quant à lui être dans son plein droit. Les élus du panchâyat regrettent également que le parc n’ait pas participé à la croissance des entreprises locales, aucun des 157 employés permanents n’étant par ailleurs autochtone. Pour parer à l’escalade des conflits juridiques dans cette affaire, le gouvernement du Kerala a adopté une loi empêchant les panchâyat de dépenser plus de 3 000 roupies de frais de procédure (l’ardoise se montant déjà à 165 000 roupies pour le gram panchâyat de Kunnanthunnadu). Il est difficile de mesurer l’influence que pourrait avoir l’AGCS sur ce type d’affaire. Si le propriétaire du parc avait été de nationalité étrangère, son bien serait tombé sous la coupe de l’AGCS, ce qui n’aurait pas manqué de compliquer la situation. Dans un tel scénario, nul doute que l’autorité et le pouvoir des élus locaux de réglementer les établissements touristiques situés dans leur région seraient dès lors sérieusement ébranlés.

Les demandes régulièrement mises en avant au cours de l’actuel cycle de négociations montrent clairement que les pays développés exercent une pression constante sur les pays en voie de développement afin de les amener à prendre des engagements conséquents en matière de tourisme. Dans le climat actuel, de nombreux gouvernements préfèrent céder en libéralisant des secteurs « inoffensifs » - le tourisme par exemple - afin de mieux protéger des secteurs majeurs comme l’agriculture. Cette tendance souligne l’importance pour ces gouvernements de recourir à la consultation et à la prise de conscience pour négocier leurs positions.

Si le tourisme, en tant qu’industrie du secteur tertiaire, subit directement l’impact de l’AGCS, il ne faut pas sous-estimer l’influence indirecte d’autres instruments de l’OMC. Ainsi, l’accord de l’OMC sur l’agriculture menace gravement l’existence de millions de fermiers dans les pays en voie de développement, confrontés au dumping des produits subsidiés et bon marché en provenance des pays développés, et accroît indirectement leur dépendance vis-à-vis de secteurs vulnérables tels que le tourisme. L’accord sur les MIC (mesures concernant les investissements et liées au commerce) et les conditionnalités de la Banque mondiale et du FMI favorisent une libéralisation législative en matière d’investissements, sans aucun égard pour la multiplication des conflits entre multinationales et populations indigènes aux Philippines, en Indonésie, au Kenya, en Papouasie Nouvelle Guinée, en Inde, au Nigeria, au Venezuela, en Colombie, en Guyane, en Equateur, au Tchad ou encore au Cameroun.

Les accords sur les ADPIC (aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce) facilitent quant à eux le brevetage des plantes et des herbes médicinales cultivées et utilisées par les peuples indigènes depuis des siècles. Enfin, il faut souligner le rôle fondamental joué par les politiques d’ajustement structurel et les programmes des banques de développement multilatéral dans les processus de privatisation de l’eau et des ressources culturelles qui menacent aujourd’hui les populations d’Afrique et d’Amérique du Sud. Il est donc impératif d’analyser le tourisme dans un contexte sociopolitique et économique plus large afin de saisir pleinement les rouages de la mondialisation dans ce secteur. Et bien entendu, la démocratisation du tourisme ne se réalisera qu’au prix de changements à l’échelle régionale, nationale et internationale.

Pour un tourisme démocratique et régulé

Perpétuer le processus démocratique en renforçant le cadre institutionnel constitue une quatrième priorité. Les procédures et les systèmes démocratiques ne pourront subsister, et les valeurs démocratiques continuer à être défendues, qu’à condition de renforcer les systèmes internes de réglementation et d’exercice du pouvoir. Dans la plupart des pays, le tourisme souffre d’un cadre institutionnel extrêmement complexe. En effet, la multiplication des instances dirigeantes, dont les compétences se chevauchent, l’existence de législations contradictoires et le caractère embryonnaire de la structure réglementaire compliquent la tâche de contrôle et la réglementation du secteur. Etant donné les répercussions socioculturelles et environnementales indéniables du tourisme, il est essentiel de dresser des garde-fous sociaux et d’élaborer des réglementations concrètes en matière de protection de l’environnement, mais surtout de veiller à ce que les promoteurs les respectent pour que le tourisme s’inscrive dans la durée.

Souvent, les conséquences négatives du développement du tourisme viennent de l’absence de mécanismes de réglementation. En Inde, la destruction de plusieurs bandes du littoral tient principalement à l’application défaillante de la loi sur le zonage côtier, censée préserver les écosystèmes du littoral par la réglementation des activités de développement. La progression débridée du tourisme dans les aires protégées et les réserves naturelles d’Afrique orientale, malgré la pléthore de réglementations sur la protection de la faune, de la flore et de la biodiversité en général, est tout aussi symptomatique. La nécessité de réglementer le secteur est encore plus forte si l’on envisage l’impact social du tourisme — une réalité souvent occultée par les gouvernements. Des problèmes tels que le travail des enfants, la traite des femmes et des enfants, la discrimination entre hommes et femmes ou l’exploitation sexuelle de mineurs ne peuvent être résolus qu’en imposant un code pénal strict.

En outre, la libéralisation du commerce dans ce secteur doit absolument s’appuyer sur un cadre réglementaire fort. Pour que le tourisme se développe dans les limites de la capacité biotique des zones visées et dans le respect des droits et des privilèges des populations locales, les gouvernements devront veiller à imposer des restrictions explicites en matière de tourisme dans le cadre de leurs engagements envers l’AGCS. Sans ces barrières, la moindre tentative de la part des autorités locales, régionales ou nationales de limiter les activités de prestataires de services étrangers risque d’être interprétée comme une violation des engagements du pays envers l’AGCS. En effet, l’accès au marché interne par des prestataires de services étrangers ne peut être limité par les Etats membres de l’AGCS qu’à 6 niveaux : le nombre de prestataires de services ; le volume total des transactions ou des capitaux ; le nombre maximal d’opérations de service ou l’importance du rendement ; le nombre maximal de ressortissants étrangers employés ; la nécessite pour le projet de revêtir une forme légale, même en coentreprise ; l’investissement de capitaux étrangers.

Dans la mesure où les règles de prudence liées à la limitation des activités touristiques varient en fonction du milieu socioculturel et environnemental, les stratèges devront démontrer un sens aigu d’anticipation sur tout développement futur pour parvenir à dégager d’éventuelles restrictions. Par ailleurs, l’élaboration de restrictions cohérentes impliquera nécessairement que les négociateurs fassent appel à divers experts (des environnementalistes ou des sociologues, par exemple) pour palier leur propre incompétence dans ces matières. Toutes ces difficultés mettent à nouveau en lumière la nécessité de ne négocier les diverses positions en matière de tourisme qu’après la tenue de consultations appropriées.

Outre les dispositions sur l’accès aux marchés, l’article VI de l’AGCS aborde explicitement le sujet de la réglementation nationale, menaçant ainsi sérieusement le caractère démocratique de la prise de décision. L’article VI.4 précise que les mesures relatives aux exigences et aux procédures de sélection, les normes techniques et les prescriptions en matière de licences ne doivent pas constituer des obstacles inutiles au commerce des services. Dans le contexte du tourisme, ces quelques lignes ont une portée énorme. Elles pourraient même être interprétées comme incluant tout instrument politique légitime visant à réglementer le secteur et à remplir des objectifs sociaux et économiques vitaux sur le plan local.

Quant à l’article traitant des réglementations nationales, il empiète sur la liberté des gouvernements locaux à réglementer le tourisme en mettant en cause le bien-fondé des règlements en place, et en cas de réponse non satisfaisante, en leur reprochant d’entraver inutilement le commerce. Pour déjouer ces difficultés, la démocratisation du tourisme doit se concevoir comme un processus fort et toujours vigilant. Il ne s’agit pas de se voir accorder la permission de faire dissidence par-ci par-là, mais bien de renforcer les systèmes pour y inclure tous les cas et tous les domaines — aux niveaux local, national et international.

Brésil : des initiatives de tourisme citoyennes

En Amazonie, l’action des populations locales a contribué à la création d’une réserve de développement durable. La législation en vigueur n’autorisant pas d’habitations dans la région couverte par la réserve, des ONG et les communautés locales ont uni leurs forces pour préparer un plan de gestion visant la reclassification de cette aire protégée entre 1990 et 1996. Ainsi, la population locale — dont la subsistance dépend de l’exploitation durable des ressources forestières — a pu s’établir dans la réserve sans relogement. Différentes activités ont été envisagées pour permettre à la population de subsister, telles que l’aménagement forestier, la gestion de la pêche, l’agriculture familiale ET l’écotourisme. La protection de la nature et la génération de profits sont étroitement liées dans la mesure où les profits servent d’incitants à la préservation de l’environnement. Cette initiative de tourisme citoyenne s’est déroulée en 4 étapes. Premièrement, des discussions ont été menées au sein de la communauté pour dégager une idée commune du type d’essor touristique recherché, des implications de l’écotourisme et des conséquences du développement de telles activités. Ensuite, une étude de faisabilité économique a identifié les attentes de la population en matière de tourisme et estimé l’infrastructure nécessaire. La troisième étape était concentrée sur le développement des ressources dans différents domaines du secteur pour, enfin, céder la place à la phase de commercialisation et de contrôle des activités. Les habitants ont décidé d’accueillir tout au plus 1 000 touristes par an, à raison de 4 touristes maximum par jour. Ils ont rédigé un code de déontologie et des règles pour les visiteurs. Ces initiatives collectives fondées sur le tourisme ont permis de renforcer 7 organisations villageoises. La communauté a alloué 50 % des revenus du tourisme à la protection de l’environnement et s’est attribué l’autre moitié. Celle-ci a ensuite été équitablement répartie en fonction notamment de la contribution de chacun aux initiatives touristiques, du respect des règles de gestion et de l’investissement dans les fonctions sociales. L’expérience vécue par cette communauté démontre que la prise de conscience écologique et le réseautage sont au cœur du « tourisme citoyen ». Le défi majeur est de préserver ces initiatives en intégrant ce type de tourisme dans les politiques publiques.

Pour l’application des chartes internationales en matière de tourisme durable

De nombreuses institutions internationales se sont concertées pour développer des conventions, des codes, des accords et des traités visant à promouvoir un tourisme durable à l’échelle mondiale. Le message qu’elles souhaitent faire passer aux divers gouvernements, secteurs et collectivités est clair : il est urgent de mettre en œuvre les mécanismes qui garantiront le développement d’un tourisme responsable.
Parmi les initiatives prises au niveau international, citons l’élaboration du Code mondial d’éthique de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), couvrant les dimensions économique, sociale et culturelle du secteur. Les dix articles de ce Code abordent des questions pertinentes telles que la préservation de la culture par le biais du tourisme, la prévention de l’exploitation des femmes et des enfants, le bienfait des activités touristiques lorsqu’elles sont menées par les communautés locales, la protection des droits des travailleurs et des entrepreneurs dans le secteur du tourisme, et la promotion du tourisme comme facteur de développement durable.

Les principes du tourisme durable, adoptés à New York en 1999 par la VIIe session de la Commission sur le développement durable, constituent une autre prise de position importante. Les divers participants à la conférence ont pressé les gouvernements d’appliquer dans leurs pays respectifs ces principes et directives pour gérer le tourisme de manière responsable et démocratique. Rappelons aussi les Principes internationaux établis par la Convention sur la diversité biologique, qui obligent les parties à prendre des mesures garantissant le développement d’un tourisme durable. Cette initiative porte plus particulièrement sur le développement d’un tourisme durable dans les écosystèmes terrestres, marins et côtiers fragiles et dans les habitats déterminants pour la préservation de la biodiversité, ainsi que dans des aires protégées, notamment les écosystèmes lacustres et montagneux précaires.

La Charte internationale du tourisme culturel mise sur pied par le Conseil international des monuments et sites et soutenue par l’Unesco porte sur le développement d’un tourisme durable sur les sites et les centres historiques en mettant l’accent sur le respect de la culture et des traditions locales. Enfin, saluons l’élaboration d’un Code de conduite pour la prévention de l’exploitation sexuelle des enfants dans le tourisme par l’OMT et ECPAT International (End Child Prostitution, Child Pornography and the Trafficking of Children for Sexual Purposes), un réseau international regroupant des organisations luttant contre la prostitution et la pornographie enfantines ainsi que contre la traite d’enfants à des fins sexuelles. Bien que la plupart de ces initiatives n’aient qu’un poids moral, sans force légale, il est essentiel que les gouvernements les soutiennent, d’une part, en créant un cadre normatif inspiré de ces directives pour le développement du tourisme et, d’autre part, en s’efforçant d’appliquer les codes d’un tourisme durable.

Brésil : des directives internationales soutiennent la lutte contre le tourisme sexuel

En 2001, le gouvernement brésilien s’est appuyé sur des traités et accords internationaux ainsi que sur ses propres lois nationales pour établir un « Code de conduite du secteur du tourisme contre l’exploitation sexuelle des enfants ». Le Code est né des discussions et des négociations menées par quelque 160 représentants des différentes fractions de la société, gouvernementales ou non, de l’Etat du Rio Grande do Norte. Triste rançon de l’extrême popularité de la région auprès des vacanciers, le tourisme sexuel exploitant les mineurs d’âge y atteint des niveaux alarmants. Les 19 articles du Code sont répartis en 5 chapitres édictant tour à tour les objectifs, les mécanismes de contrôle, la déontologie, les pratiques essentielles et immuables contre l’exploitation sexuelle et les dispositions finales relatives à l’application du Code. L’article 1 stipule que « Le présent Code constitue une déclaration formelle à s’engager volontairement – en orientant et en réglementant le comportement de tout individu et/ou entité impliqué dans l’industrie du tourisme – contre l’exploitation sexuelle des enfants. » Bien que la coercition exercée par le Code ne soit que d’ordre moral, tous ses principes sont conformes à la Constitution fédérale, aux Droits de l’enfant et de l’adolescent ainsi qu’à d’autres conventions, traités et pactes internationaux, signés et ratifiés par le Brésil, visant à prévenir l’exploitation sexuelle des adolescents et des mineurs. Un Comité de contrôle permanent veille au respect du Code de conduite. Il rassemble le Procureur général de l’Etat, les Secrétaires au travail, à la justice et à la citoyenneté, le Conseil pour les droits de l’enfant de l’Etat, le Secrétariat au tourisme, le Secrétariat spécial pour le commerce, le Mouvement national des enfants des rues ainsi que diverses institutions académiques.

Pour un soutien aux luttes et initiatives locales pour un tourisme durable

D’un bout à l’autre du monde, des populations se soulèvent et mènent campagne pour s’opposer au caractère discriminatoire, inéquitable et injuste du tourisme local. Dans la région du Machu Picchu au Pérou, des voix se sont élevées contre la privatisation des sites patrimoniaux et des ressources naturelles par des entreprises privées peu scrupuleuses. Celles qui possèdent la majorité des hôtels à proximité du site s’efforcent actuellement de s’assurer des baux de 25 ans sur les divers chemins d’accès conduisant au Machu Picchu, privant par là même les populations locales de leurs droits fondamentaux d’accès aux ressources. Ces dernières sont bien entendu favorables au tourisme dans leur région ; à condition que ce soit dans le respect du peuple qui y vit, de sa culture, de sa religion et des traditions.

En Gambie, à force de protestations soutenues et d’argumentations rationnelles, les populations locales sont parvenues à convaincre le gouvernement de mettre un frein à la prolifération des « voyages tout compris » en vogue dans ce pays. Ces formules touristiques, défendues par les tour-opérateurs occidentaux, signifient l’absence de tout bénéfice pour les petits fournisseurs de services locaux. La totalité des dépenses effectuées par les touristes sont en effet directement récoltées par le tour-opérateur, qui bénéficie de l’intégration verticale dans ce secteur.

Au Pérou, face à la menace de la privatisation de la forteresse historique de Kuelap, proche des frontières de l’Equateur, la population locale s’est mobilisée pour défendre ses droits culturels et ses ressources. Ce projet, parmi les premiers à viser la privatisation d’une ressource culturelle, prévoit la construction autour de la forteresse d’infrastructures touristiques s’étendant sur 3 000 mètres (hôtels, discothèques, etc.). En violation totale avec les principes fondamentaux des droits de l’homme, les communautés résidant à proximité et à l’intérieur de la forteresse ont été priées d’évacuer les lieux pour permettre la réalisation de ce projet. « Il est crucial pour nous de remporter la bataille de Kualep car ce projet marque le début de la privatisation des ressources naturelles de notre pays », soulignent les opposants au projet.

Toutes les histoires ne sont pas aussi sombres. Les démarches positives entreprises par certaines communautés ont permis de mettre au point des modèles de développement du tourisme durable. Ainsi, le village de Khonoma, situé dans l’Etat de Nagaland, dans le nord-est de l’Inde, a vu naître un modèle alternatif de développement du tourisme pris en charge par la population locale. Dans ce village au processus démocratique très bien structuré, et dont les habitants ont pris eux-mêmes la décision de s’ouvrir au tourisme, le développement s’est tout d’abord axé sur l’amélioration des conditions de vie des villageois.

L’ambition est également de tirer parti des technologies respectueuses de l’environnement conformément aux valeurs de conservation intrinsèques de cette approche, d’évaluer l’impact sur l’environnement, y compris au niveau social, et d’aménager des espaces touristiques avec accès limité dans des zones bien spécifiques. Cette initiative se démarque totalement des pratiques actuelles consistant à implanter le tourisme en faisant venir les vacanciers, à en attendre le retour financier et puis, seulement, à entreprendre les premiers travaux d’aménagement. Si la démocratie croit effectivement à la volonté du peuple, la démocratisation du tourisme doit passer par le soutien des communautés dans leur lutte pour la défense de leurs droits, menacés par un tourisme irréfléchi.

Voie à suivre…

La démocratisation du tourisme est un sérieux défi pour les gouvernements dans la mesure où ces derniers doivent revoir non seulement les politiques et influences externes, mais également réformer et amender leurs propres systèmes internes pour orienter le développement touristique vers la durabilité. Elle passe également par une remise en cause des idées, des notions et de la définition du tourisme largement répandues et défendues par l’OMT et le WTTC (Word Travel & Tourism Council) lorsqu’elles vont à l’encontre des attentes de la population. La réalisation des objectifs d’un tourisme démocratique exige des efforts conjoints de la part des gouvernements, des investisseurs, des communautés et de la société civile engagés dans le développement d’un tourisme équitable, durable, centré sur l’être humain et respectueux de l’environnement, des enfants et des femmes.

Aux 4e et 5e FSM (Forum social mondial) organisés à Mumbai en 2004 et à Porto Alegre en 2005, des groupes de travail chargés des interventions sur le tourisme se sont engagés à changer le caractère du tourisme mondial afin de le rendre plus juste et équitable pour les populations des pays de destination. La concrétisation de cette volonté de changement passera par la négociation avec les acteurs stratégiques du secteur : l’industrie, les gouvernements et autres groupes de consultation. La déclaration exprime l’essence même du débat : la démocratisation du tourisme ne peut et ne doit pas être un processus exclusif, limité à l’industrie ou à la société civile, mais devenir un processus collectif et participatif qui rassemble toutes les parties prenantes dans le but de comprendre ensemble les principes d’une telle démocratisation et d’agir en conséquence.

Traduction de l’anglais : Véronique Petit, Françoise Leclerq et Nancy Matis

Expansion du tourisme : gagnants et perdants

Expansion du tourisme : gagnants et perdants

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

Voir